Quand le réalisateur de Woodstock réalise un film de loup-garou. Le sous-estimé Wolfen (1981) parvient à instiller un vrai mystère et une vraie élégance dans un genre alors en vogue, entre les hurlements de Dante et le lycanthrope londonien de Landis. 

Il aura fallu un énorme requin déboulant sur les plages américaines pour que soudainement, tout l’écosystème devient source de menace. Avec le bon goût du bis au bout de la langue, le message écolo se fait plutôt du genre discret. À nous chiens, chats, lapins, fourmis et grizzly, les scénaristes pouvant piocher à foison dans le bestiaire de d(ra)me nature. En 1981, et sans qu’on sache trop pourquoi, le loulou devient à la mode: Hurlements (Joe Dante, 1981) et Le loup-garou de Londres (John Landis, 1981) se griffent la truffe au box-office, et les filous de la Warner tentent de vendre comme ils peuvent Wolfen, qui ne joue pas exactement dans la même cour lycanthropique. On est même au-delà pour ainsi dire. À la barre, Michael Wadleigh, connu pour avoir filmé le mythique Woodstock (1970). Des hippies imbibés au film d’horreur à poil, difficile de comprendre le passage de l’un à l’autre qui – surprise – saura se justifier.

Il faut se souvenir que la tendance du début 80’s va aux petits films radicaux et adultes (Altered States, L’enfant du diable, Les entrailles de l’enfer, L’emprise, Fog, Ghost Story, Réincarnations, La main du cauchemar…) avant la popcornisation du genre, et Wolfen n’hésite pas à squatter les rangs les plus prestigieux de cette fournée dorée. À la fois rare mais respecté, le premier et dernier film de fiction de Wadleigh capte l’ambiance, comme d’ailleurs la majorité de ses concurrents partageant le même décor à la même époque, une grosse pomme en pleine gentrification, entraînée dans un saisissant nettoyage par le vide. Au début du film, un couple de bourgeois (lui, un promoteur au sourire colgate; elle, une Chantal à perles) font un détour par un square désert en pleine nuit d’opale. On peut entendre le clapotis de l’eau, l’église qui sonne au loin, sentir l’air du moulin à vent en train de tourner. Soit, un autre New-York. Mais une chose les guette, prêtant sa vue aiguisée à la caméra dans un tour de passe-passe que reprendra un certain Predator: la nuit brille comme le jour, les mouvements sont fluides et prudents; et, soudain, bedaine éventrée et mains qui volent! Adios! La police est bien évidemment sur les dents (pointues).

Alors que Dustin Hoffman grattait à la porte pour en être, Wadleigh choisit finalement un Albert Finney moins good looking en détective à jogging qui traverse les scènes de crimes en dévorant des beignets. La nonchalance à son meilleur, avant la glamourisation du thriller à tout prix. Aussi mal fagoté que rusé, la fouine est chargée de cette enquête tachée de rouge qui n’exclut pas l’hypothèse terroriste (eh oui, déjà!). La police, orwellienne à souhait, déploie un matériel ultra-technologique et suffocant, alors que les morgues ont des allures d’usine. Faisant équipe avec une charmante psychologue (trop rare Diane Venora qu’on reverra dans Heat de Michael Mann) et un coroner sur ressort (génial Gregory Hines), l’enquêteur est saisi par deux détails troublants: la sauvagerie des meurtres exclut l’utilisation d’une arme blanche et des poils de canis lupus sont retrouvés sur le corps des victimes. Un zoologiste (un Tom Noonan débutant) les met sur la voie, avant de se perdre plus tard dans la forêt tel le petit chaperon rouge. Des loups grignotant la pomme, quelle idée…

Sur cette idée poétique gribouillée d’éléments fantastiques, Michael Wadleigh adapte le mystique Whitley Strieber et fait d’un film «d’attaque animale» une œuvre politique et écolo, où le génocide des loups trouve un écho inattendu avec celui des indiens d’Amérique. C’est sans doute à-peu-près là qu’on retrouve la fascination «hippie» du grand témoin de Woodstock, posant son regard sur une communauté tapie dans l’ombre des bars, mais encore chargée de savoirs et de magie. Il faut voir Edward James Olmos dans une scène à la fois inquiétante et érotique offrir un spectacle incroyable de mimétisme animal et de transformation sans transformation. Dans les miettes d’un New-York en voie de disparition, des cadavres grouillent au pied d’une église hantée par des formes étranges; ou comment faire surgir une horreur ancestrale, presque gothique, dans le monde moderne. Tâche auquel s’acquittera très bien Big John dans son futur Prince des ténèbres. D’un mystère et d’une classe totales, Wolfen fut pourtant un film mutilé de l’aveu de son réalisateur, alors écarté durant la post-prod en raison de l’hybridité de la chose. Selon les rumeurs, le montage initial avoisinerait entre les 2h30 et les 4h (ah?) contre les 1h50 connues jusqu’ici. Peut-être que le documentaire Uncovering Wolfen, actuellement en préparation, répondra à ces questions. Avouons pourtant que le film tient toujours remarquablement sur ses quatre patounes jusqu’à son final boombadaboom, avec en prime une scène de décapitation particulièrement hallucinante. Fourrure aux vents, les guerriers de l’ancien monde n’ont pas fini de répandre leur message carnassier.

Réalisation: Michael Wadleigh
Scénario: Michael Wadleigh, David Eyre, Eric Roth
Avec: Albert Finney, Diane Venora, Edward James Olmos
Sociétés de production: Orion Pictures
États-Unis
Genre: Horreur/Fantastique
Durée: 115 minutes
Sortie: 1981

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