“We are who we are”: entre “Euphoria” et “Generation”, il y a une place pour la série-fièvre de Luca Guadagnino

Pour sa première série, le réalisateur italien Luca Guadagnino regarde des ados libres en révolte contre les règles strictes d’une base militaire. Décousu, flottant, fascinant.

Jusqu’alors relativement snobé, Luca Guadagnino s’est soudainement vu transporté sous les spotlights avec les sorties successives de Call me by your Name et de Suspiria, deux œuvres antinomiques au pouvoir clivant stratosphérique. D’un côté, une romance au goût de pêche devenue instantanément culte; de l’autre, un remake TRÈS disputé, assurant au réalisateur la levée d’une armée de détracteurs et de passionnés la rage aux lèvres, mais le guidant également vers un net tournant stylistique, déchiré entre une douceur bertoluccienne et le baroque pump it up. En bref, soft Guada ou crazy Guada, à vous de voir. Cédant aux sirènes des mini-séries, format télévisuel gourmand ouvert aux durées XXL, Guadagnino fait affronter ses deux facettes dans We Are Who We Are (ou bien OU I A, comme dirait Nathalie de Secret Story), qui ne fait que confirmer un peu plus la tendance de HBO pour les teens-drama remettant la marge sur le devant de la scène. Entre Euphoria et le tout récent Generation, les ado queers ne constituent plus une case à cocher derrière la dominante hétéro: à présent, ce sont eux les têtes d’affiches (ou en tout cas, un peu plus qu’avant…).

Toujours obsédé par les microcosmes multi-culturels, le réalisateur de Amore filme une little America en pleine Italie. À Chioggia, près de Venise, se dresse une base militaire américaine, qui vient d’accueillir un nouveau sergent, dont le genre et la sexualité font tourner les têtes (Chloé Sevigny en lesbian butch, on est là pour ça!). Une ville dans la ville pensée comme un micro-monde trumpiste (tout se déroule durant les élections de 2016), un îlot de laideur où les maisons se ressemblent toutes de l’intérieur et de l’extérieur, où l’uniformité est reine, où ça marche droit au garde à vous entre les murs blancs. Fils de la générale, Fraser (Jack Dylan Grazer) est un ado asocial, agité, peinturluré et fashion, sorte cliché du new-yorkais arty et fofolle, à mille lieues de cette usine à mort. Sa voisine Caitlin (premier beau rôle pour Jordan Kristine Seamon) est une ado au visage de félin, moins bruyante que sa bande d’amis (où se mêlent jeunes militaires et ado de la région), qui semble observer le monde dans la plus grande indifférence. Mais Caitlin est aussi, à la dérobée, un garçon manqué qui aime se faire appeler Harper. Ou un garçon en devenir tout court. Au contact de Fraser, qui semble la comprendre immédiatement, elle/il va commencer une transition à l’ombre des autres et dans le secret des salles de bains.

Leur entourage ne sera pas en reste: inséparables, les ados provoqueront la collision inévitable des deux familles, que tout oppose comme il se doit. Caitlin/Harper doit en effet compter sur un père (incarné par le rappeur Kid Cudi) à la masculinité envahissante, une mère réduite au strict minimum et un demi-frère brutal. On aurait tort de penser que seuls les adolescents se chercheront dans ces 8 épisodes d’une heure et des poussières, dont l’intérêt grandit majestueusement à la fin des deux premiers épisodes, racontant la même journée sur deux points de vue différents. Liés par une amitié profonde et mystérieuse cimentée par leur passion pour Blood Orange, les deux zoziaux se lancent dans une quête intime entre l’été brûlant et l’hiver de mauvaise augure: Fraser tombe en pâmoison devant le bras droit de sa mère (le Tom Mercier de Synonymes, à nouveau objet de désir ultra-sexy), alors que Caitlin/Harper abandonne son petit ami pour faire courir son regard sur les filles.

Guadagnino délaisse l’Italie de carte postale de Call Me by Your Name et filme son pays comme un paysage flou et lointain, d’une Bologne nocturne semblable à un no man’s land brumeux à cette villa fantôme rococo, qui deviendra le refuge des ado enfiévrés durant un épisode 4 en forme de parenthèse orgiaque. Et ça continue aussi de prendre des notes sur Maestro Bertolucci: ses personnages auront beau être souvent odieux et à fleurs de peau, Guadagnino observe lui aussi sans juger (excepté concernant l’absurdité du système américain; le ciné du coin projette d’ailleurs un certain Un jour dans la vie de Billy Lynn, tiens tiens…), ose parfois une nudité frontale accessoire (autant une réminiscence du cinéma italien 70’s qu’une permissivité typique de la maison HBO) sans le regard du vieux pervers qu’on a voulu lui prêter sur CMBYN (victime en sous-marin d’une polémique aussi affolante et idiote que celle de Mignonnes). On est même étonné, au vu de son âge, que le réalisateur réussisse à capter aussi justement les errances de la génération Z, bien qu’on l’imagine mettre pas mal de lui-même dans le personnage de Fraser, sorte de version destroy de son Elio, grand fan de Klaus Nomi, tapissant sa chambre des affiches du Dernier Tango à Paris (ben voyons!) et de Blue Velvet.

Découvert dans IT, le jeune Jack Dylan Grazer n’a pas peur du too much dans un rôle d’électron libre parfois déconcertant, rappelant de temps à autre le Matthew Barry de La Luna, autant dans sa relation bizarroïde avec sa génitrice que dans ses attitudes outrancières, angelot cassé bondissant sur du Anna Oxa en vidant sa brique de vin rouge sous un soleil de plomb. À force de raconter par l’image, Guadagnino prend le pari de mettre en scène des personnages souvent insaisissables, tant pour le meilleur que pour le pire: la série se terminera dans un final de comédie romantique faisant passer la plus raisonnable des conclusions comme la plus inattendue et in fine comme la plus «subversive». Et en réalité, on ne sait pas exactement où veut en venir Guadagnino par là, à moins qu’il ne s’agisse que de la première étape d’une aventure… qui restera peut-être inachevée. En effet, l’idée d’une saison 2 n’a pas été totalement écartée… mais pas vraiment confirmée non plus, laissant de nombreux points d’interrogations en suspens. Que de choix discutables d’ailleurs dans cet ultime épisode soufflant sans cesse le chaud et le froid, allant jusqu’à citer maladroitement Amore et sa fuite finale, succédant alors à un épisode 7 bien plus impressionnant, où toutes les tensions et les chagrins explosent dans un orage symbolique. Plus la série avance, plus Guadagnino revient à ses premières amours, multipliant les coquetteries parfois sublimes (une minute de silence filmée à plusieurs endroits et un tour de passe-passe faisant douter de l’existence d’un personnage de passage), parfois vaines (les arrêts sur image d’une autre époque) pour ne pas pas dire totalement pompières (les ralentis, ça passe ou ça casse…). Et en même temps, Guadagnino, c’est bien ça, non? Charmant et agaçant, entre le conte initiatique à la main experte et la pub Urban Outfitters. On a toujours pas réussi à trancher, mais il y a du chaos là-dedans, c’est certain.

We are who we are, disponible sur StarzPlay et myCANAL.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici