Waterpower fonctionne comme l’antithèse la plus radicale de Gorge profonde qui montrait le rêve un temps caressé d’une société décomplexée qui en aurait fini avec la terreur sexuelle.

PAR PAIMON FOX

Des gĂ©nĂ©rations entières de cinĂ©astes ont rĂ©flĂ©chi Ă  la possibilitĂ© de rĂ©aliser un film pornographique hybride avec des artifices relevant de la dramaturgie classique susceptibles d’étendre le pouvoir d’attraction au-delĂ  du seul cercle de spĂ©cialistes. Ça a commencĂ© au dĂ©but des annĂ©es 70 avec Gorge profonde, le premier Ă  sortir du ghetto, donnant l’impression d’assister Ă  la construction d’une cosmogonie oĂą chaque partie (les hommes et les femmes, acteurs ou spectateurs de cette aventure) Ă©tait intimement liĂ©e au tout (le phĂ©nomène de sociĂ©tĂ©) avant d’être aussitĂ´t broyĂ©e par une machinerie politique, sociale et mythologique. Pendant cette brève pĂ©riode, il est possible de trouver quelques uns des meilleurs films X Ă  l’instar de Derrière la porte verte et L’enfer pour miss Jones – chacun Ă©tant accompagnĂ© de leurs anecdotes. A la reprĂ©sentation enjouĂ©e et dĂ©complexĂ©e du sexe, il existe diffĂ©rents sous-genres plus ou moins connus comme le “roughie”, oĂą la violence et l’érotisme draguent le mĂŞme degrĂ© d’intensitĂ© et dont les intrigues tournent souvent autour du cĂ©rĂ©monial sadomasochiste. Le plus excitant de tous demeure Defiance of good, de Armand Weston (1975) qui commençait comme un drame social KenLoachien avant d’emprunter une direction plus Buñuelienne. Encore moins accessible, le “hardcore” a fait son apparition au milieu des annĂ©es 70. Waterpower en est l’une des reprĂ©sentations les plus manifestes.

Waterpower s’inspire de l’itinéraire sordide de Michael Kenyon, un tueur en série ayant réellement existé qui, entre 1966 et 1975, s’attaqua à une vingtaine de femmes pour les violer et leur administrer des lavements. Pour avoir commis ces actes, il écopa de six ans de prison. Un fait-divers effrayant ayant inspiré à Frank Zappa son morceau The Illinois Enema Bandit. Pendant longtemps, la généalogie de Waterpower est restée obscure : un producteur de X en aurait confié la réalisation à Shaun Costello, officiant également sous le pseudonyme de Warren Evans, et que, conscient du succès commercial des œuvres de Gérard Damiano (Gorge profonde), il aurait préféré en attribuer la paternité à ce dernier. Présenté comme une œuvre surfant sur cette vague, Waterpower appartient pourtant à l’univers sordide de Costello. Tout d’abord, impossible de ne pas faire un lien avec Forced entry (1972) qui s’intéressait à un vétéran du Vietnam reconverti garagiste (Harry Reems, complice de Linda Lovelace dans Gorge Profonde) qui s’en prenait à des clientes pour les violer et les poignarder ; et déjà Costello s’intéressait moins au sexe qu’à la violence en usant d’images hypertrophiées, de focales déformantes et d’effets déstabilisants au niveau du montage.

Les conditions du tournage de Waterpower à Time Square (quartier mal famé de New-York) étaient aussi dérangeantes que ce que l’on voit à l’écran. Le passé interlope de Costello qui a produit des tonnes de porno pour le compte des Gambino (mafia new-yorkaise contrôlant la distribution des films X) y contribue pour beaucoup. Si on y croit, c’est aussi grâce à l’acteur porno bisexuel Jamie Gillis – que l’on retrouvera des années plus tard aux côtés de Stallone dans Les faucons de la nuit (1981) – qui est hallucinant dans la peau du tueur au clystère adepte de la poire devenu justicier bourreau. Sa première victime est une hôtesse de l’air qu’il espionne de son appartement avec un télescope. Plus tard, il se rend dans une clinique où l’on prodigue des soins spéciaux et, avide d’expériences, assiste à une opération de lavement. Le déroulement de l’intrigue, perverti par le montage parallèle faisant monter l’ébullition mentale, n’est pas celui qu’on attend. Lorsqu’une femme flic (C. J. Laing), déterminée à mettre fin à ses agissements, croise son chemin, elle subit une séance de torture dans la dernière partie du film, peut-être la plus dérangeante. Comme Schizophrenia, réalisé six ans plus tard par l’autrichien Gerald Kargl, le spectateur a la possibilité d’entrer dans la tête d’un malade et de suivre ses agissements. Dans les deux cas, ce qui impressionne, c’est la virtuosité du style : brute pour Waterpower et sophistiquée pour Schizophrenia.

Tout sauf excitantes, les scènes de sexe sont extrĂŞmement glauques Ă  base de lavements punitifs dans le but de purifier et d’exorciser celles qui ont Ă©tĂ© soumises aux tentations de la chair. Au passage, Costella n’a pas nĂ©gligĂ© son casting et s’est servi des difformitĂ©s physiques de certaines actrices comme Jean Silver, amputĂ©e de la jambe gauche Ă  sa naissance laissant apparaĂ®tre un moignon. Ce qui sidère le plus, c’est que rien n’est faux, au sens «truqué». Une sĂ©quence scatologique hallucinante est redevable Ă  deux Ă©tudiantes lesbiennes qui Ă©taient sĹ“urs dans la vraie vie. Dans son ensemble, Waterpower est un film qui suinte le malaise et la misère sexuelle ; John Hillcoat en a d’ailleurs repris un extrait dans Ghosts of the civil dead. Avec le recul, le tueur dont la voix-off psalmodie les exploits rejoint deux autres zinzins du cinĂ©ma US, venus après : Joe Spinell dans Maniac que De Niro dans Taxi Driver. En revanche, l’atmosphère noire des bas-fonds putride se revendique Scorsesienne. Les premières images placent le rĂ©cit dans une mĂ©galopole urbaine dĂ©shumanisĂ©e servant d’écrin Ă  des polars des annĂ©es 70/80 comme La Chasse – Cruising, L’ange de la vengeance et Klute.

C’est la peinture d’une AmĂ©rique nocturne oĂą errent le long des rues des gourous, des prĂŞcheurs et des justiciers du Bronx. On la retrouve Ă  travers le personnage d’Anthony Perkins dans Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell, 1984) qui Ă©tait dĂ©jĂ  une dĂ©gĂ©nĂ©rescence aggravĂ©e de Norman Bates dans Psychose. Il y a Ă©galement une touche de voyeurisme hĂ©ritĂ©e du cinĂ©ma de De Palma. D’ailleurs, Hot dreams que Costello rĂ©alisera en 1983 est un remake de Pulsions et il s’est fait plaisir en pillant le rĂ©pertoire de Bernard Herrmann sur SĹ“urs de sang (1973). Pour toutes ces raisons, Waterpower fonctionne comme l’antithèse la plus radicale de Gorge profonde qui montrait le rĂŞve un temps caressĂ© d’une sociĂ©tĂ© dĂ©complexĂ©e qui en aurait fini avec la terreur sexuelle. Un peu comme les feux rĂ©volutionnaires Ă©teints chez nous de la gĂ©nĂ©ration mai 68. C’était quelques annĂ©es avant Cafe Flesh qui prĂ©figurait la froideur des annĂ©es 80 et l’onanisme des voyeurs d’Internet. Si bien qu’aujourd’hui, le genre est soumis Ă  un paradoxe : la pornographie dĂ©borde sur Internet mais la sexualitĂ© se vit de plus en plus virtuellement.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici