“Voyage à travers le cinéma français”: Bertrand Tavernier, immense cinéphile passeur

«La mémoire réchauffe: ce film, c’est un peu de charbon pour les nuits d’hiver». C’est la manière dont Bertrand Tavernier décrivait son Voyage à travers le cinéma français, superbe film de passeur, disponible en replay sur FranceTV en hommage au réalisateur disparu le 25 mars 2021.

Raconter sa cinéphile en de nombreuses heures. C’est le pari démesurément chaos, alors proposé par Bertrand Tavernier en 2016, dans une version incomplète de plus de trois heures dans les salles de cinéma. Quel plus bel hommage de la part de France TV de diffuser l’intégralité de cet ultime film de passeur-cinéphile? Pour ce faire, Tavernier avait alors vu voire revu plus de 950 films – on répète bien, 950 films! – pour livrer cet hommage intime à un foisonnant cinéma made in France afin de rendre compte de toute sa richesse. Voilà donc le résultat d’un projet de longue date, ardu, qui en apparence ne concerne qu’une poignée de cinéphiles chichiteux et qui, en réalité, devient vite affaire ardente de culture, de transmission, de critique, de passeur. Une affaire qui commence des décennies plus tôt dans un jardin comme il en existe mille, en contemplant les lumières dans le ciel, et qui traverse sans crier gare les années, de manière assez vertigineuse, s’aventurant dans des contrées oubliées, méconnues ou simplement mésestimées du cinéma français. Pas bégueule pour deux sous, Tranbert mêle étroitement sa vie et ses influences, des premiers chocs de son enfance – Dernier Atout, puis Casque d’Or de Jacques Becker – à Jean-Pierre Melville et Claude Sautet, ses parrains de cinéma. Entre-temps, il évoque avec la même fougue et le même appétit Jean Renoir, Jean Gabin, Marcel Carné, Maurice Jaubert, Joseph Kosma, Eddie Constantine ou encore Edmond T. Gréville.

La beauté et la force de ce documentaire pas-comme-les-autres, c’est qu’il ne ressemble qu’à son auteur éclectique, capable de passer du film de guerre (Capitaine Conan) au film historique (La Princesse de Montpensier) en passant par l’univers de la police (L.627). Tout cela sans l’atroce tentation du narcissisme tant en vogue aujourd’hui – ici, parler de soi revient à parler de sa passion, à parler des autres et donc à parler de nous. D’autant qu’il n’est pas vain de rappeler qui était Tavernier dans les années 60. Entre 1960 et 1972, il y a d’abord eu le “vrai cinglé de cinéma”, fondateur, avec quelques complices de son calibre, d’un ciné-club pour fanatiques, le Nickelodéon. “Nous l’avons créé parce que nous avions envie de projeter des films sans qu’il y ait autour un esprit de chapelle”, se souvenait Bertrand Tavernier, lors de notre entretien en 2016. “C’était plus une réaction contre ces petits clans parisiens qui affichent les mêmes idées et imposent une grille de lecture autour des films passés, présents et à venir et amènent les spectateurs à ne pas aller voir des films qui n’ont pas été labellisés par eux. J’ai toujours eu envie de partager avec les autres ce que j’aime, en passant derrière la caméra je voulais d’ailleurs entamer un dialogue avec le spectateur. Je ne fais pas des films en me repliant sur moi, des films qu’il faut décrypter. Comme Ford, Powell, Renoir, je voulais partager certaines choses avec les autres et c’est ce qui m’a motivé quand j’ai commencé à explorer un monde que je ne connaissais pas avec L.627 ou Ça commence aujourd’hui. Je n’aime pas garder les choses pour moi, c’est pour ça que j’ai également écrit certains livres, comme 50 ans de cinéma américain et j’essaie toujours de regarder le cinéma avec un maximum de bienveillance, le moins possible de préjugés et d’appliquer cette démarche au sujet que j’aborde.”

Tour à tour assistant-réalisateur, critique et attaché de presse des réalisateurs de la Nouvelle Vague avant de se lancer dans la mise en scène, c’est un puits à anecdotes: exprimer la reconnaissance qu’il a envers les cinéastes et parler de l’amour qu’il a pour certains films autorisent à se rappeler des rencontres marquantes qu’il a pu faire: de Jean Gabin qui voulait toujours lui raconter des histoires à Claude Chabrol, hilarant et à l’intelligence jamais prise en défaut, en passant par Jean-Luc Godard qui, et on le croit sur parole, pouvait être très drôle. A l’arrivée, son témoignage jamais poussiéreux, profondément vivant et énergique, livre une approche formidablement personnelle du cinéma, amoureuse et partageuse. C’est ce que devrait être la base de la cinéphilie, à des années-lumière des vaines invectives 2.0: “Je regrette effectivement la disparition de ces cinémas de quartiers”, nous confiait-il. “Pour plusieurs raisons, tout d’abord pour les prix très bas qu’ils offraient, mais surtout pour ce qu’ils apportaient parallèlement. Avec la disparition de ces cinémas, disparaît un état d’esprit qui amenait les spectateurs à découvrir des films vieux de six, dix, vingt ans, à dépasser le simple lien avec la sortie immédiate. Vers la fin des années 50, on voyait ainsi, sans rechigner, des films avec Fernandel, des films d’avant-guerre, des films qui remontaient souvent au milieu des années 40, en noir et blanc même si la couleur commençait à se répandre. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas, il y a une véritable dictature du film à consommer immédiatement et un film peut en trois semaines devenir obsolète. Autrefois lorsque l’on aimait, par exemple, un acteur, on avait du plaisir à le retrouver dans un film dans une salle. Aujourd’hui, on a plus l’impression que c’est le film suivant qui compte et les spectateurs semblent beaucoup moins curieux. C’est également toute une vie de quartier qui s’est éteinte, les bistrots ainsi sont remplacés par des magasins de fringues; ce qui a parfois entraîné une désertification de certains quartiers de Paris. J’ai le sentiment d’ailleurs qu’il y a eu une uniformisation des quartiers, de la pensée, qui va de pair avec cette épouvantable dictature de l’immédiat. Il faut consommer de manière immédiate, ce qui crée une fracture énorme, entre un public volatil, qui se rue sur les films, mais n’a aucune passion et ne fera pas forcément la démarche d’aller voir les autres films du metteur en scène ou des acteurs, et un public plus âgé, qui lui heureusement n’a pas changé son rapport à la consommation artistique.”

Le bonus, c’est que Tavernier traduit avec sa propre sensibilité des images parfois connues de tous parfois injustement méconnues. Ce qu’il propose là, avec une réelle humilité et une passion débordante (ayant mis Scorsese à genou), c’est ce que n’importe quel cours de cinéma devrait être, dépourvu de l’arrogance professorale ou de théorie exténuante, incitant à aiguiser le point de vue critique de celui qui regarde les images et à les décrypter de manière intelligente. Les rats des réseaux sociaux comme les blogueurs en herbe auraient sûrement de la graine à en prendre.

Voyage à travers le cinéma français, de Bertrand Tavernier, disponible en replay sur FranceTV.

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