Notre lecteur Thibault Rivera a pris sa plus belle plume pour revenir sur Sueurs Froides (Vertigo) de Sir Alfred. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

«Vertigo, pourquoi me hantez vous? Je vous ai vu un soir, en programmation tardive à la télé alors que le cinéma commençait à prendre une part importante dans ma vie. Le trouble du premier visionnage passé, je commençais à voir des bouts de vous partout. Cela a d’abord commencé avec des films. Les cinéastes me semblaient tous courir après vous, après vos thèmes dont ils n’épuisaient jamais la richesse, vos trouvailles de réalisation, vos personnages, votre ambiguïté. J’ai douté, d’abord. Revoyant Mulholland Drive, il me semblait voir dans le personnage de Rita une Madeleine en devenir, corps d’actrice arraché à un rêve, revêtant une perruque à la blondeur hitchcockienne pour mieux tromper la mort. Plus tard, découvrant la première saison de Twin Peaks, j’en étais sûr: je n’étais pas le seul que ce film avait rongé. Troublant le spectateur autant que les habitants de la ville, David Lynch faisait revenir Sheryl Lee pour jouer une cousine de la regrettée Laura Palmer. Lors d’une scène de déguisement où la cousine se transforme en la défunte, Lynch faisait de son actrice la copie d’une copie, laissant peu de doutes sur la parenté des deux œuvres. À partir de ce moment, j’avais sombré. Vous étiez partout.

Parfois, c’était clair. Dans les films de Brian De Palma, je vous apercevais au détour de scènes vous citant explicitement, comme cette poursuite dans un musée qui ouvrait Dressed to Kill, pour enfin tomber nez à nez avec vous dans Obsession. Appuyé par Paul Schrader, De Palma pervertissait vos thèmes pour mieux les éclairer et quelque chose me frappa: même s’il vous singeait à l’ultime degré (un remake), le film restait entièrement celui du cinéaste américain. Il vous avait pris comme modèle, mais il avait peint son propre tableau. Ma fascination était enfin éclairée: vous n’étiez pas seulement un film, vous étiez tout entier votre personnage, Madeleine, capable de vous travestir pour exprimer le désir fou d’un créateur. Les cinéastes se transformaient en Scottie et vous m’obsédiez alors encore plus. Vous permettiez à Terry Gilliam d’exprimer le vertige d’un paradoxe temporel dans 12 Monkeys, à Francis Ford Coppola la paranoïa d’un monde sur écoute dans The Conversation. C’en était trop. Moi aussi, je me transformais en un Scottie frénétique, voyant des fantômes de vous partout. Les fictions que j’imaginais avaient votre forme, sans même que je ne le veuille. Vous vous immisciez dans mon quotidien et je savais que partout où j’irai, vous seriez là. Cela ne me dérangeait pas, car tout me semblait plus clair avec vous. Ce vertige qui me prenait quand je créais, c’était vous. Ce spleen lors des longs trajets en voiture, c’était vous. Ces hommes qui dépossédaient les femmes de leur identité en leur imposant leurs désirs, c’était vous. Cette nécrophilie contemporaine pour les œuvres du passé, c’était vous. Cette peur du double dégradé, cette recherche constante de l’original, c’était vous. Le trouble de l’existence, c’était vous. Le cinéma, la vie, tout: c’est vous.» T.R.

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