[VOX POPULI] “Under The Silver Lake”, silencio!

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Notre lecteur Martin Huguet confesse sa passion pour Under The Silver Lake de David Robert Mitchell. Pour envoyer vos textes: redaction@chaosreign.fr

«Under the Silver Lake se suit comme un rĂȘve en train de s’auto-dĂ©chiffrer. On a le choix d’enquĂȘter ou non sur les mystĂšres mĂ©tas du film, et rien qu’à voir sur le thread reddit la chasse au trĂ©sor en cours, il y en a. Mais regardons Ă  l’intĂ©rieur du film pour s’intĂ©resser Ă  Sam, le cryptologue amateur et protagoniste d’Under The Silver Lake.

Sam est un type qui ne traverse plus la rue pour trouver du travail. Son bailleur veut le virer de chez lui. Mais Sam vient de flasher sur une blonde en bikini qui promenait son chien Coca-Cola au bord de la piscine. Ils sont sur le point de baiser. Le lendemain, Sarah a disparu. Sam part Ă  sa recherche. A partir de lĂ , l’étrangetĂ© est la loi.

Les Ă©vĂšnements chelous se suivent sans se ressembler. Dans sa quĂȘte pour retrouver Sarah et dĂ©tricoter le complot autour de sa disparition, Sam capte quand mĂȘme certains trucs. Il croit mĂȘme tenir la vĂ©ritĂ© occulte dont il espĂ©rait tant quand il dĂ©glingue Ă  coups de guitare la gueule d’un compositeur dĂ©miurge. Mais le rĂȘve, la rĂ©alitĂ© filmique dans laquelle il est embarquĂ©, se remet Ă  le devancer, le rĂȘve empile et distribue Ă  la pelle les couches de mystĂšres. OĂč est Sarah? Pourquoi des indices dessinent un parcours pour Sam? LancĂ© en course-poursuite avec les Ă©nigmes de son monde, Sam souhaite dissiper l’opacitĂ©, voir enfin derriĂšre l’écran cryptĂ©. Mais pourquoi y tient-il tant?
Et puis, qui est Sam?

Sam est un produit de la sociĂ©tĂ© du spectacle: c’est un bloom, un «homme de masse, homme-masse». Il est le fruit d’un monde dĂ©senchantĂ©.

Sa personnalitĂ© bloomesque est un mĂ©lange d’une bonne dose de lubricitĂ© sociale, d’une certaine hantise lĂ©tale des chiens et d’une profonde obsession pour le sous-texte de la pop-culture

Déjà, son rapport masturbatoire aux corps féminins provient de la production hollywoodienne et des désirs de gros porcs aspergés partout en testostérone populaire. A part les rois, tout le monde, des spectateurs-spectatrices aux actrices-acteurs est victime de la sexualité marchande.

Les actrices sont aussi escortes, leurs clients sont mĂ©cĂšnes, les producteurs des proxĂ©nĂštes. Sinistre hypocrisie. Jusqu’à l’apparition de Sarah, l’ange dĂ©chu si ingĂ©nue et pourtant si entremise dans la marchandisation de son apparence. Sarah vient crever l’Ă©cran perceptif de Sam façon Laura Palmer. S’il a l’illusion d’aller sauver sa princesse, on comprend progressivement que c’est pour ĂȘtre sauvĂ© lui-mĂȘme qu’il a besoin d’elle.

Autre aspect de Sam: la peur des yeinches!

Deux traumatismes (morsure dans l’enfance, rupture amoureuse – deux territoires enchantĂ©s) semblent avoir profondĂ©ment infusĂ© dans la psychĂ© de Sam. Il a, avec les chiens, un rapport mĂȘlĂ© d’espoir et de ressentiment. Ils seraient Ă  la fois utiles et concurrentiels pour conquĂ©rir les femmes. DĂ©sirs contradictoires. Donc il les tue. On imagine qu’il les tue en tout cas.

Sam lutte intĂ©rieurement contre la domestication que l’on exige de lui. La violence Ă©merge lorsqu’il est humiliĂ©, soumis : face aux gamins ou au compositeur.

Les coyotes, associĂ©s aux hobos, auraient quelque chose d’autonome : ils n’obĂ©issent pas, on les suit. C’est le devenir libre de Sam. Comme les vagabonds, Sam finit par avancer sans laisse, je veux dire, par ne plus avoir ses dĂ©sirs tĂ©lĂ©guidĂ©s par des dominants.

Le dĂ©lire de Sam pour la crypto-pop…

Dans le film – et seulement dans le film, n’est-ce pas – l’exploitation Ă  outrance a rendu la pop-culture vaine et superficielle. Ces images qu’on nous assĂšne, par leur rĂ©pĂ©tition, leurs dĂ©clinaisons, se dĂ©tĂ©riorent jusqu’à devenir des marchandises iconiques. Comme les icĂŽnes d’au-temps-jadis, elles font office de repĂšres mythologiques pour nous, Sam et tous les personnages du film.

Mais les porn-stars, les films, les rockeurs, les actrices, les pop-songs et j’en passe, ne composent pas un mythe unifiĂ©, ils sont dĂ©liĂ©s.
Ce qu’il se passe c’est que, fuyant le bloom, Sam va lutter dans son monde dĂ©senchantĂ© pour retrouver la Magie, l’envers du spectacle, la vĂ©ritĂ© derriĂšre les icĂŽnes.

Ce qu’il trouve c’est un vaste complot. Les mĂ©ga-riches du business Hollywood s’enterrent dans des mausolĂ©es avec des actrices-escorts pour ĂȘtre transformĂ©s en ectoplasmes kharmiques. Ils seraient les seuls Ă  pouvoir sortir de ce monde de merde

Comme les pharaons, ils s’enrichissent d’un monde dont nous sommes esclaves et zombies pour financer leur ascension vers un ailleurs Ă©thĂ©rĂ©.

Le mystĂšre qui lie toute la pop n’en est pas un : des dominants pompent la thune de dominĂ©s qui leur sucent le cul.

Dig yourself out of the shit. Ce que Sam trouve en creusant ce n’est rien d’autre que de la merde. Normal, dans un monde de merde.

Le film s’arrĂȘte quand le personnage cesse de rechercher les signes. L’indĂ©chiffrable cri du perroquet de la voisine passe Ă  l’arriĂšre-plan en mĂȘme temps qu’il regarde sa piaule se faire rĂ©quisitionner. Sa piaule oĂč on lit Ă©crit sur un mur le glyphe hobo signifiant : SILENCE. Silencio, ici est la limite du dicible. FIN.»

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