Notre très fidèle lecteur Thibault Rivera nous raconte sa première expérience en tant que festivalier à Cannes. A ne pas lire, toutefois, si vous n’avez pas vu Titane ni Annette. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

«Pour un jeune cinéphile foulant pour la première fois le tapis rouge, cette 74ᵉ édition du Festival de Cannes fut une expérience pour le moins étrange. Ce fut d’abord celle d’une rencontre orgasmique entre une fiction XXL et une réalité XS, entre un panthéon de films et de stars chéris, mais jusque-là tenus à distance et la trivialité de l’existence réelle. Pour le cerveau, ce fut une liquéfaction totale. Voir à l’écran un acteur culte monter les marches est une chose. Y assister à ses côtés, voir tout à la fois l’homme sur scène et l’homme en scène, en est une autre. Deux univers irréconciliables se percutaient sous nos yeux et naissait de cette rencontre un profond trouble. L’impression que ces têtes mesurant habituellement cinq mètres de haut étaient tout à coup bien petites pour ces épaules de géants. Un rêve qui transparaît dans le réel n’est jamais loin du cauchemar. Vécu de l’intérieur, la peau cramée par le soleil, les paillettes et les flashes stroboscopiques des photographes, le Cannes que l’on s’imaginait n’avait jamais paru aussi loin. Lentement, dans ce qui s’annonçait comme un orgasme cinéphile, fiction et réalité se pourrissaient l’une l’autre. Et puis vinrent les films.

Que s’est-il passé? Comment ce sentiment naissant a-t-il pu s’accorder autant au diapason avec les thèmes de bon nombre de films présentés cette année en compétition officielle? Était-ce seulement nous, victimes d’une paréidolie thématique, qui luttions pour trouver dans ces films les clés de compréhension du carnaval insensé qui nous entourait? Ou était-ce bel et bien le Festival lui-même qui était frappé de fictions malades, se prolongeant de jour en jour? Le premier film présenté en compétition a ouvert ce drôle de bal. Dans Annette, l’histoire se raconte en même temps qu’elle s’écrit: comédie musicale de l’horreur, le film passe un pacte avec le spectateur. Celui d’être un film où la fiction déborde sans cesse dans la réalité d’un couple d’artistes, en particulier pour Henry McHenry (Adam Driver) et son alter- ego sur scène, à l’humour toujours à la frontière. Rongé par l’image de sa femme (Marion Cotillard), cantatrice, mourant tous les soirs sur la scène d’opéra, Henry bascule dans l’obsession morbide. Dans une scène à la profonde ambivalence, il explique face à un public circonspect comment il a tué sa femme en la chatouillant à mort la veille. Quelques jours plus tard, il l’entraîne dans une valse mortelle à la mer. Comme cette vague passant par-dessus le bateau et emportant la chanteuse au fond de l’eau, la fiction venait de déborder dans le réel.

À la vision de Benedetta puis de Bergman Island quelques jours plus tard, le trouble grandissait. Comme dans le film de Leos Carax, Paul Verhoeven et Mia Hansen-Løve prenaient pour protagonistes principaux des couples de femmes et d’hommes marqués par la figure du créateur, ayant fait de la fiction leur profession (de foi parfois). Dans le film de Paul Verhoeven, le personnage de Benedetta exprime d’abord sa connexion spirituelle intime avec Jésus dans une mise en scène explicite façon théâtre moyenâgeux pour ensuite basculer dans une mise en scène plus ambivalente (les marques de la souffrance du Christ sur son corps), tandis que sa nonne favorite l’éduque à l’art de l’extase sexuelle (et même un peu à la sculpture sur bois). Le trouble naissant de l’acte de mettre en scène est le centre même du film, ainsi que le plaisir pervers que l’on peut en tirer, quitte à se perdre dans sa propre histoire. Le couple de cinéastes de Bergman Island, venant chercher sur l’île de Faro (la fameuse île de Bergman) l’inspiration pour leurs prochains films respectifs, s’abandonnent au même piège. Retraçant la route de Bergman et de ses films pour construire les leurs, on se rend vite compte que les œuvres dont ils accoucheront ne pourront que porter la marque dégénérée des allers-retours entre fiction et réalité. Voyageant au plus proche de leur fiction de rêve (le couple va jusqu’à dormir dans le lit de Bergman), leurs boîtes à fictions s’ouvrent au prix d’une perméabilité totale entre intimité et histoires fictives.

Drive My Car a constitué dans la dizaine de jours du Festival le point d’orgue de ce dispositif, celui qui a fait perdre la tête aux festivaliers tant le film semblait parler des précédents. Un couple composé d’une femme scénariste et d’un homme metteur en scène entretiennent une relation compliquée, tournant autour d’un adultère tu. Pour trouver son inspiration, la scénariste (Reika Kirishima) a besoin de jouir sexuellement. Ce n’est alors qu’en venant qu’elle se met à raconter des histoires, un flot ininterrompu de mots formant une fiction que l’homme doit noter afin de les lui rappeler le lendemain. Dans la jouissance, ce moment où la réalité est à la fois plus proche et plus distante que jamais, la fiction s’ouvre et reflue dans le quotidien. On pense alors bien sûr rétrospectivement à Annette et Adam Driver chantant tout en faisant des cunnis à Marion Cotillard, mais surtout à l’enfant (l’Annette en question), née d’une nuit d’amour et qui sera pendant presque toute la durée du film l’objet même de la fiction des parents, une marionnette où ils projettent envies, passions et aspirations ratées. On repense alors aussi à Benedetta et ses scènes de sexe, dans lesquelles la none trouve une proximité nouvelle avec la plus grande fiction de sa vie (Jésus), une nouvelle façon de célébrer cet amour qui la lie à son mari spirituel. Et aussi, surtout, l’inspiration pour raconter cet amour, en mettant en scène leur lien sur son propre corps (scarifications, voix prophétique, etc.).

[Attention, les deux paragraphes contiennent des spoilers sur Titane et Annette] Comment aussi bien sûr ne pas penser à cette scène de Bergman Island qui voit Tim Roth détourner son attention du récit filmique de son épouse, au moment où elle s’apprête à lui raconter la nuit d’amour adultère de son héroïne principale. Comme si cette scène dans la fiction touchait de trop près à une vérité qu’il ne peut supporter de voir mis en scène par sa femme, merveilleux écho à une scène précédente où Vicky Krieps quitte la salle de projection d’un film de son mari juste avant que le meurtre d’une femme ne survienne. Pulsion de vie, pulsion de mort. On est à fond chez Julia Ducournau (vroum vroum), utilisant dans Titane le fantastique pour opérer chez sa serial-killer le passage d’une obsession chromée post-traumatique à un véritable acte sexuel, dont résultera la naissance d’un enfant cyborg.

Parachèvement des désirs trans (humains et sexuels) de sa mère, cet enfant est bien une Annette 2.0, né avec un peu moins de chant que chez Leos Carax mais portant tout autant la marque d’une fiction devenue malade. C’en était trop, il fallait que cela cesse. Ces personnages, c’était nous: côtoyant au plus près la fiction, nous perdions la tête. Car si du débordement du fictionnel dans le réel peut parfois naître une créativité libératrice et rédemptrice, ce moment d’extase porte surtout en lui le caractère excessif du moment. Il est une folie. Quel vertige que d’avoir vécu ce trouble tout à la fois dans l’expérience cannoise réelle et filmique. Fébrile, on pliait bagage et repartait plein d’incertitudes quant aux films, notre cinéma intérieur les repassant en boucle faute d’avoir eu le temps de les digérer, mais avec la conviction que la palme Cauchemar revenait à cette 74ᵉ édition. Car ce Cannes 2021 vécu de l’intérieur, avec ses passages d’une réalité à l’autre, ressemblait bien à un cauchemar lynchien horizontal où les tapis rouges avaient remplacé les rideaux. Un délicieux cauchemar, donc.» T.R.

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