[VOX POPULI] «The Two Bob: Bilan Chaos de l’année scorsesienne 2019»

Notre lecteur Romain Galais dresse le bilan 2019 avec deux Bob: De Niro et Dylan. Envoyez vos coups de coeur, coups de gueule, critiques, annonces, déclarations… à redaction@chaosreign.fr

Les deux Bob – Robert Zimmerman dit Bob Dylan, né en 1941, et Robert “Bob” De Niro, né en 1943 – appartiennent à la même génération et partagent les même initiales. Mais surtout, ils représentent chacun un pan du cinéma de Martin Scorsese, complétés par deux nouvelles œuvres sorties sous pavillon Netflix en 2019.

Du côté de chez Dylan, le documenteur Rolling Thunder Revue: A Bob Dylan Story by Martin Scorsese arrive après The Last Waltz (1978), film sur le concert d’adieu du Band dont la prestation de l’artiste constituait le point culminant (magnifique version de Forever Young) et No Direction Home Bob Dylan (2005), projet fleuve à l’impressionnante construction temporelle et musicale consacré à la métamorphose du folkeux en rocker vampirique. Le récit s’achevant en 1966, de nombreux épisodes de l’aventure dylannienne restaient à conter. C’est pourquoi, quand parut l’annonce d’un nouveau volet dans lequel Scorsese reviendrai sur la Rolling Thunder Revue, mythique tournée du milieu des années 70 où Dylan avait embarqué une troupe de saltimbanques hétéroclite, composée, entre autres, de Joan Baez, Sam Shepard, Allen Ginsberg, etc… l’impatience concernant la sortie de The Irishman s’en trouvait atténuée pour un moment. De plus, Scorsese aurait le loisir de piocher dans les rushes de Renaldo & Clara, ovni cinématographique signé par Bob lui-même en 1978 et concurrent malheureux de La Dernière Valse mentionnée plus haut.

Cette œuvre, quasiment invisible (un article de Libération insistait sur sa rareté, indiquant que les rares à l’avoir vu plusieurs fois, comme Melvil Poupaud et Vincent Lacoste, peuvent être considérés comme des experts de niveau mondial), est étrangement son œuvre la plus personnelle et la seule où il mis en scène sa vie personnelle ainsi que sa légende. Et c’est sans doute la raison pour laquelle le résultat laisse un goût d’inachevé malgré certaines qualités. En effet, Scorsese utilisait également des extraits préexistants dans sa précédente dylanerie, mais ils avaient pour fonction de ramener le spectateur dans le présent d’une folle époque qui se trouvait avoir été saisie par des caméras “documentaires”. Le phénomène qui opère dans cette Story est complètement différent, car ce sont des images déjà passées par le prisme de la fiction qui nous sont présentées comme authentiques. En insérant un tour de passe-passe de Georges Méliès à un moment du film, Scorsese révèle son ambition de faire un exercice de mystification typiquement dylanien, avec la complicité bienveillante de son sujet, renforcé par le recours à des interprètes comme Sharon Stone qui prétend avoir pris part à la tournée, ou Martin Von Haselberg dans le rôle du réalisateur fictif censé être l’auteur du chaos (le mot est employé textuellement) qui défile sous nos yeux. Le résultat est passionnant d’un point de vue théorique, mais se révèle un peu trop vertigineux, voire hermétique, pour être pleinement apprécié. Reste le plaisir de voir, et surtout d’entendre, Dylan et sa bande, en version restaurée, au passé et au présent, pas forcément dans cet ordre…

Soyons clairs, au cours de cette décennie, ni la saison 3 de Twin Peaks, ni le retour de Luke Skywalker dans The Last Jedi, ni la version achevée de The Other Side of The Wind, ne tinrent leurs promesses de manière aussi satisfaisante que The Irishman. The Irishman est au film de gangsters ce que The Streets of Laredo, idée de western de Peter Bogdnanovich réunissant John Wayne, Henry Fonda et James Stewart aurait pu représenter si elle avait été mise en chantier. Autrement dit, c’est un fantasme (cinéphile) qui s’est réalisé. Avec succès, ce qui relève véritablement de l’exploit. Quelque soit l’angle à partir duquel l’œuvre est abordée, le cahier des charges est non seulement rempli, mais propose une piste inédite en prime. Pas étonnant que le film fut mis en ligne pour Thanksgiving, en plein Black Friday.

Oui, il s’agit bien d’une de ces sagas mafieuses dont Scorsese a le secret, avec ses éclats, ses respirations et sa temporalité éclatée sur la marche de l’Histoire. En revanche, l’ivresse rock n’roll distillée dans ses précédents films de voyous a ici un goût amer, et le regard porté sur le choix de vie de son protagoniste prend ici une dimension plus mature et mélancolique. Le cinéaste a vieilli, en tant qu’artiste, autant que ses personnages, ce qui n’est pas péjoratif. Même si l’ensemble a discrètement des allures de rétrospective, notamment au détour de certaines séquences, comme lorsqu’une poignée de taxis jaunes sont envoyés à vau-l’eau, ou encore quand le tueur à gages fait le choix des armes en les disposant sur le lit de sa chambre d’hôtel, le film ne semble pas complètement vouloir en finir avec Travis Bickle, comme l’aurait fait un Clint Eastwood auquel on pense forcément tant il s’est spécialisé dans le démantèlement de son propre mythe cinématographique.

Sans doute est-ce en partie dû à la technologie de rajeunissement numérique des acteurs (convaincante dans l’ensemble, et troublante lorsque l’on se retrouve face au De Niro de Voyage au Bout de l’Enfer au détour d’un flashback sur la musique de Touchez pas au Grisbi), mais il y a, dans cette façon de réunir tout ce beau monde, une soif de création qui fait de The Irishman une œuvre allant bien au-delà de la dimension testamentaire propre à son sujet. Puis, revoir Bob De Niro émouvant, plus encore que ses camarades Pacino et Pesci si justement loués pour leur performance, est ce qui fait de The Irishman la perle de l’année 2019. R.G.

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