Notre lecteur Alexandre Heinrich fait le bilan chaos de la décennie écoulée… de façon chaos. Envoyez vos coups de coeur, coups de gueule, critiques, annonces, déclarations… à redaction@chaosreign.fr

Chaque année, quand vous publiez votre appel aux contributions des lecteurs pour les tops annuels, je me dis “faut que je vous l’envoie” et chaque année j’oublie. 2019, pourtant rimant avec l’année du neuf (haha) était bien partie pour subir le même sort, mais voilà que ce matin, scrollant machinalement Facebook, je tombe sur votre dernier appel d’hier soir… Ni une ni deux, et toute affaire cessante, je me lance :

En vrac, pas dans l’ordre et en en oubliant probablement plein :

Under the skin, parce que ça ne ressemble à rien de ce ce que j’ai pu voir jusqu’à présent, une proposition de cinéma radicale, prendre une star hollywoodienne et la transformer en extra-terrestre qui mange des hommes, qui cherche une mue, à se comprendre, à nous comprendre. Tellement de métaphores imbriquées qu’il appelle à la revoyure (peut-être ce soir d’ailleurs, en rediffusion dans mon cinéma favori de province), et souvenir d’une séance en avant première au MK2 Gambetta, à se demander si les mouches floues qui apparaissaient sur l’écran faisaient ou non partie du film, ou juste attirées par la lumière du projecteur.

Midsommar, parce que se prendre une telle claque dans la tronche est ce que j’attends parfois du cinéma, m’a fait regretter d’avoir loupé son précédent, une science du cadrage qui pourrait filer des complexes à beaucoup de cinéastes, une gestion de l’attention de spectateur entre premier et arrière-plan, un grand film de rupture amoureuse plus q’un film d’horreur, on en ressort sonné, flabbergasted, ébahi, ébaubi, on a à la fois très et aucune envie de le revoir. J’espère une diffusion en salle de la version longue.

Blindspotting: je n’en attendais pas grand chose, mais j’ai été impressionné par le force du propos de ce film, le monologue du héros face à son pote aimant à emmerdes est juste dément, les acteurs sont excellents, la mise en scène suit, propos percutants, grande acuité sur les questions raciales aux Etats-Unis, très très bon.

A rapprocher (un peu facile, j’avoue) de The Hate You Give, qui vaut plus que ce que pouvait laisser croire sa promo, qui le présentait comme un film pour ado, alors que les thématiques brassées sont fortes, et le scénario bien construit (et très fidèle au bouquin).
Comparativement à la force du propos de Blindspotting, BlacKKKlansman manque cruellement de subtilité, mais je le sauve car revoir Spike Lee maître de ses moyens, surtout dans la dernière demi-heure du film, m’a vraiment fait plaisir, la gestion du suspense, la glorification des corps et visages noirs, l’apparition de Harry Belafonte… Et la diffusion des images de Charlottesville à la fin, que je n’avais pas vues pour des raisons que j’ignore, m’a fait éclater en sanglots comme ça m’arrive rarement au cinéma. Oui, ce n’est pas subtil, oui, la scène du dernier coup de fil à David Duke est inutile (mais drôle cependant), oui, il y a des arrangements avec la vérité de l’histoire, mais en ces temps qui s’assombrissent, peut-on encore se permettre la subtilité?

Les deux Nymphomaniac : Von Trier joue au petit malin, au roublard, c’est bancal et on sent la volonté de choquer le bourgeois, mais il y a des scènes juste dingues dans le malaise qu’elles peuvent provoquer (cf. la scène de Jean-Marc Barr). Ce n’est pas tout le temps agréable, mais qui a dit que le cinéma devait forcément n’être que plaisant?

Portrait de la jeune fille en feu : pas grand chose à en dire si ce n’est les poncifs habituels, tous vrais : émouvant, une mise en scène au cordeau (la première apparition d’Adèle Haenel, juste parfaite), des actrices excellentes, un vrai propos sur la sororité, le regard de la peintre (et donc de la cinéaste), et ce plan final, je ne m’en suis toujours pas remis!

Taj Mahal pour sa gestion du hors-champs, un événement vécu de l’intérieur par une jeune femme, le souvenir date, mais je me souviens qu’il m’avait marqué.

Eastern Boys par lequel que découvrais Robin Campillo (beaucoup aimé aussi 120BPM), étonnant, bouleversant, des personnages subtils, une relation qui naît sous nos yeux, grand grand film.

Rester Vertical : la projection m’a autant marqué que le film, j’avais chopé une invitation à une AP à la cinémathèque, vu le film en même temps qu’Agnès Varda et Bertrand Bonello. Le film trouve sa force dans la logique qui l’amène à sa dernière scène, juste impressionnante. On sent une sincérité dans la volonté de Guiraudie de raconter son histoire comme il l’entend, sans volonté explicite de choquer, il reste dans la douceur qui fait passer une sodomie mortelle pour ce qu’elle est du point de vue du héros : un acte de bonté pure.

Tous les films de Bonello sortis cette décennie, tout n’est pas parfait, mais je ne jette rien. un cinéma prophétique (Bonello en oracle de son temps), esthétique, révélateur de talents, acuité sur les mouvements de la société, un cinéma qui ose et réussit souvent.

Shutter Island et le Loup de Wall Street, ai-je besoin de préciser pourquoi? Même Hugo Cabret et Silence, je marche aussi, il y a toujours du cinéma…
(pas vu encore the irishman…)

Les deux Jodorowsky, dont j’espère qu’il aura le temps de terminer ce qui semble s’annoncer comme une trilogie autobiographique.

Les mille et une nuits de Miguel Gomes : une adaptation au contexte portugais des contes, luxuriante malgré une évidente économie de moyens, et grandiose dans son ambition de raconter le Portugal contemporain.

Valley of Love : je ne sais pas comment, mais j’ai marché à fond, ému par Depardieu qui cherche le fantôme de son fils dans les méandres de la vallée de la mort. il n’y a rien que deux acteurs dans un décor, et ça fonctionne.

L’exercice de l’Etat : commence par une vision onirique référencée, s’achève sur un ministre sur ses toilettes, entre-temps, tout le spectacle de la politique à la française. Rigoureux, maîtrisé, bien joué.

L’ordre et la morale : un film coup de poing passé sous les radars de beaucoup de monde (mon impression), un équilibre maintenu tout au long du film entre spectacle, suspens, reconstitution, tract politique : en résumé, ce que Spike Lee aurait pu faire de Blackkklansman avec un peu plus de rigueur.

Pour le côté choc esthétique, j’aurais tendance à rapprocher Blade Runner 2049 et Mad Max Fury Road pour la beauté de chaque plan qui saute immédiatement à la rétine. le plaisir éprouvé à la vision de ces deux films est évidemment éminemment différent, mais la subjugation qu’ils offrent relève pour moi de la même intention.

Evidemment Mad Max est dingue dans la pureté de sa ligne de conduite (haha!): une poursuite en véhicules divers qui s’auto-alimente de sa propre énergie. On peut y lire beaucoup de sous-textes derrière la simplicité apparente de son propos. Et cette mise en scène, mon Dieu! La netteté de l’image m’a surpris d’ailleurs, je n’ai pas retrouvé ça souvent, sauf peut-être dans Blade Runner 2049 justement. C’est avec cet opus que Villeneuve a enfin trouvé grâce à mes yeux, jusqu’alors j’avais tendance à le considérer comme un cinéaste surcôté, mais ici sa réussite était indéniable, il est parvenu à se sortir d’un exercice compliqué par un esthétisme très affirmé, et un scénario bien construit.

Somewhere, dans mon souvenir un film passionnant sur l’ennui.

Ni le ciel ni la terre, film mystère.

Loin des hommes avec deux bouffeurs de pelloches, passionnants dans leur confrontation.

Boyhood : un film qui résume une décennie, vaut pour son procédé, mais aussi pour sa manière de raconter les non-événements, de s’intéresser aux petits riens pour tendre vers l’universel.

Phantom Thread : LE film sur lequel je ne suis pas d’accord avec moi-même. En en sortant, je clamais haut et fort à qui voulait l’entendre que je m’étais fait profondément chier, tout en reconnaissant les talents conjugués d’Anderson et Day-Lewis. Mais le temps passant, le film restait (et est est d’ailleurs toujours) coincé dans un coin de ma tête, je m’y surprends à y repenser, il infuse, longtemps. Je pense que la revoyure sera révélatrice, mais je vais laisser passer encore un peu de temps pour être sûr.

A Ghost Story : rien que pour la scène de la tarte. Un récit ambitieux, qui fait confiance à l’image, au média cinématographique pour se faire comprendre.

Douleur et Gloire : il aurait mérité la Palme. A la base impressionné par Parasite, j’étais d’accord avec le jury cannois, mais à l’instar de Phantom Thread, il infuse, et marque beaucoup plus que Parasite, et dit beaucoup plus sur son cinéaste, sa vie, sa création. Grand Film.

White God et La Lune de Jupiter : naissance d’un cinéaste, alliance d’ambition formelle, créativité pour se jouer du manque de moyens, propos politique virulent et pertinent, impressionné par l’un comme par l’autre, comme par une de ses pièces vue au Maillon.

Dheepan :  LE grand film malade de la décennie. Film hybride entre social et film de vigilante, hybridation en l’état validé par une palme, et lié par un personnage qui s’inscrit dans les formes du film sans que cela n’étonne véritablement.

J’avoue avoir été fasciné par Mektoub My Love Canto Uno (un peu la même fascination que devant la vie d’Adèle passionnant par la naissance d’un personnage et d’une actrice à laquelle on assistait). Une manière de filmer la jeunesse en l’exaltant que je ne crois pas avoir vue ailleurs? Impressionnant comme ces trois heures sont passionnantes alors qu’il ne s’y passe rien, ça en est presque magique. Force est de constater que mon point de vue est sans doute biaisé par mon regard de mâle trentenaire hétérosexuel (le male gaze est indéniable et parfois malaisant), mais cela n’empêche qu’il y a du cinoche là-dedans.

J’accélère un peu en me contentant de citer :

Mademoiselle
Les enfants loups Ame & Yuki
Ready Player One (plaisir enfantin, référencé 80’s-90’s par le mec qui les a rendu cool)
90’s de jonah hill, très agréablement surpris
Mustang
Pupille
Gone Girl et Millenium (évidence! Fincher rules!)
3 billboards
L’ïle aux chiens
Logan
Spotlight
Her
Split & Glass (le retour de Shyamalan dans le game, avec son pendant au MCU, le Shyamalan Cinematic Universe)
Une intime conviction
Dernier train pour Busan  
Faute d’amour
Le disciple

Et je ne parlerai pas de Tree Of Life, qui reste ma grande déception, mon grand énervement, et dont je suis convaincu que lorsque je serai prêt à le revoir, je le considérerai comme le chef d’oeuvre qu’il est sans doute, mais je suis sorti de la salle en colère comme rarement. c’est LE film dont mes amis savent qu’il ne faut pas (me faire) parler quand je suis saoûl.

Cela ne m’a pas empêché de voir tous ses suivants parmi lesquels je sauverais Song to song au moins pour la scène de pétage de plombs de Val Kilmer… (pas vu encore une vie cachée)

Il est évident que j’en oublie, pour faire les choses correctement, je devrais rentrer chez moi et ressortir tous mes tickets de cinéma des dix dernières années pour espérer être exhaustif (le taré qui les garde tous classés dans une boîte), mais là je suis au bureau, levé à cinq heures pour prendre le seul train qui pouvait m’y emmener, donc je resterai sur cette sélection parcellaire permise par ma mémoire embrumée du manque de sommeil.

PS. AAAARGH! J’ai oublié Holy Motors, un des meilleurs, si ce n’est LE meilleur film de la décennie, voire de l’histoire; il contient tout le cinéma, c’est une synthèse, chaque séquence fonctionne en tant que telle, mais l’ensemble est supérieur à la somme des parties, et il y a même un entracte musical, Denis Lavant est un génie, Carax est un génie, la regrettée Edith est sublime, c’est référencé, c’est le cinéma! Comment ai-je pu oublier un monument pareil? le manque de sommeil sans doute.
J’en profite tant que j’y suis, je n’ai pas intégré dans ma sélection les deux films expérimentaux d’Ang Lee, parce que je ne suis pas parvenu à les voir dans les conditions voulues par le réalisateur et qu’en conséquence, je suis passé à côté de l’expérience… Addendum: It Follows et Under the Silver Lake

PS2. Et merde! j’ai omis les Cattet et Forzani, avec leurs plaisirs fétichistes! Et Mandico! et Yann Gonzalez! et Vif Argent! (mon cerveau s’est remis en marche, je crois)

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