Notre lecteur Martin Huguet avait envie de revenir sur les films de Les Blank. Un cinĂ©ma “frais comme de l’aĂŻoli, ça rebondit, c’est folk, piquant, Ă©trangement dĂ©licieux”. Envoyez vos textes: redaction@chaosreign.fr

1982. Amazonie. Tournage de Fitzarraldo. L’équipe du film va hisser un bateau de 340 tonnes en haut d’une colline. AprĂšs deux ans de galĂšres. Une centaine d’indigĂšnes sont recrutĂ©s. Ils tirent sur les mĂ©canismes et le bateau sort lourdement du limon. Si un cordage craque, ils peuvent mourir par dizaines. L’excitation est Ă  son comble. Les Blank sirote une biĂšre sur le cĂŽtĂ©, assis comme un crapaud-buffle. Herzog s’exalte: «C’est un grand Ă©vĂšnement, Les! Pourquoi tu filmes pas?». « Werner, tu ne comprends pas, je ne filme pas d’évĂšnements. »

Burden of dreams n’est pas un film sur le tournage de Fitzcarraldo. Ce n’est pas non plus un film sur la gloire arrogante du cauchemar de Werner Herzog. Burden of dreams nous montre la cuisine des indigĂšnes, la cantine des blancs, les lianes, les insectes immenses, les tensions, la drague, les visages, les sourires
 Burden of Dreams c’est la vie du tournage de Fitzcarraldo. Il est le miroir d’un film indĂ©cent au-delĂ  du chaos. A la diffĂ©rence d’Herzog, Blank a voyagĂ© dans les paysages, Ă  l’intĂ©rieur des recoins de la forĂȘt amazonienne et de ces usages locaux. Il a rencontrĂ© le monde qu’Herzog Ă©crasait, plaquait de ses dĂ©sirs, de son rĂȘve, cauchemar fitzcarraldien sur un monde indigĂšne inadaptĂ©, lequel a collaborĂ© Ă  coup de force dollars, prostituĂ©es, promesses et parties de foot. Tout ça pour monter un bateau sur une montagne. Pour la gloire du cinĂ©ma.

L’estime qu’Herzog portait Ă  Les Blank (2013, ✝), reflĂšte une facette de ce lĂ©gionnaire du cinĂ©ma. Une orientation hors de la fiction, vers le monde, vers la rencontre des choses, des sujets, des personnes. «Les Blank se laissait absorber, il regardait les paysages, il filmait la vie». Il raconte avoir appris l’existence de Les lors d’un festival Ă  Berkeley. Spend it all (1972) Ă©tait projetĂ© dans une minuscule salle. Il y a vu des blancs du sud qui chassent, jouent de la folk, chantent en français, s’arrachent les dents en plein piquenique. La vie des Cajuns de Louisiane. Herzog en bavait.

En 1980, Les Blank tourne Werner Herzog eats his shoes. Herzog mange ses pompes. 22 minutes confites Ă  l’ail, Ă  l’huile et au cuir allemand. A dĂ©guster en musique. Un simple dĂ©lire ? non, une leçon de Blank, une rĂ©flexion sur le cinĂ©ma, son devenir rĂ©volutionnaire, son engagement. «Cuisiner est la seule alternative au tournage de films», dit Herzog en dĂ©coupant sa botte pointure 44 aprĂšs avoir perdu un pari avec Errol Morris. Le cinĂ©ma est cuisine, le cinĂ©ma est musique, nous chantent les films de Les Blank. Il y aura presque toujours un instrument qui traĂźne, une marmite qu’on touille sur le feu, le chevrottement d’une voix, un virtuose inconnu, la fraĂźcheur de la nourriture terrestre
 Yum.  

Yum, yum, yum (1990), retourne ainsi chez les Cajuns de Spend it All pour nous faire manger avec eux des plats au feu de bois dont la succulence crĂšve l’écran. Blank apprĂ©cie leur «rapport direct Ă  la vie». A force de les suivre il atterrira en taule mais gagnera leur reconnaissance au niveau national.

La triple Ă©toile vient avec Garlic is as good as ten mothers (1980). Les Blank rĂ©ussit haut la gousse le pari de faire un film sur une des choses les plus communes de ce monde: l’ail. Festival Ă  la gloire de l’ail, dĂ©monstrations de cuistots, fabrications de pestos, de chorizos, pubs pour dentifrice, historique de l’ail; on passe d’un plat Ă  l’autre en musique, dans la lĂ©gĂšretĂ© des plaisirs de San Francisco. On pourrait croire Ă  un film en dĂ©sordre. Il n’en est rien. Sa musique n’est pas cartĂ©sienne. Elle ne rĂ©pond pas d’un plan en trois parties traitant de son sujet mais d’une composition selon la tonalitĂ© des sĂ©quences, dosant savamment rythme et mĂ©lodie filmique.

Les Blank c’est le retour Ă  la base, le cinĂ©ma qui n’est pas intĂ©ressĂ© par le progrĂšs, le dĂ©veloppement des techniques, les conflits. Un cinĂ©ma qui porte sur le simple, sur ce qui nous anime : la bouffe, la musique, la communautĂ©. Il laisse entrer la vie dans sa camĂ©ra.

Si la composition de ses films fonctionne c’est aussi grandement dĂ» Ă  sa collaboratrice, monteuse de longue date: Maureen Gosling. BĂ©nie soit-elle. Si elle n’avait pas Ă©tĂ© monteuse, puis rĂ©alisatrice, elle aurait certainement Ă©tĂ© une des plus grandes chefs de ce monde, dans un petit boui-boui d’une ruelle de Berkeley. Ses montages agencent l’intensitĂ© d’inserts mis en musique, de plans de vie Ă  la saveur de matinĂ©es amoureuses, au dĂ©ploiement vivant des interviews de musiciens, de femmes, d’hommes, de gousses d’ail. Gosling est elle-mĂȘme passĂ©e Ă  la rĂ©alisation avec l’acclamĂ© Blossoms of Fire (2004) sur la question du genre chez les ZapotĂšques de Oaxaca, Mexique. Must see chaos.

Avec Blank et Gosling le film est un plat, son montage une recette. On dĂ©coupe les plans musicaux, on les mĂ©lange aux entretiens, on assaisonne de paysages, d’inserts, on fait revenir en rythme, on laisse refroidir, on fait flamber une derniĂšre sĂ©quence. Le repas dure moins d’une heure, on mange avec les doigts, entre potes, et Ă  la fin on lĂšche la bobine. Et si la comparaison culinaire fonctionne c’est autant le cas pour la musique, autour de laquelle la plupart de ces films voyagent: A Well Spent Life (1972), Chulas Fronteras (1976) avec le balancement mexicain des chicanos de Chicago, J’ai Ă©tĂ© au bal (1989), Ry Cooder And The Moula Banda Rhythm Aces (1988), et bien d’autres. De la musique vivante hors de l’industrie.

L’anomalie heureuse du parcours de Blank et Gosling c’est peut-ĂȘtre Gap-toothed Women (1987): Les femmes aux dents du bonheur. Oui, c’est le sujet. On en ressort si euphorique qu’on irait bien vivre en communautĂ©, les dents Ă©cartĂ©es, Ă  l’écart de celles du requin-marchĂ©.

Au regard de sa filmo, on se dit qu’il est possible de faire un docu sur n’importe quelle chose pourvu qu’on l’approche, avec attention, dans l’allĂ©gresse de la rencontre inattendue. Avec seulement une camĂ©ra, un micro et une salle de montage, Les Blank nous transmet simplement ce que recherchent des centaines de cinĂ©astes: la vie.

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