Notre lecteur Sébastien Boully donne ses cinq films Chaos préférés au monde. Envoyez vos textes: redaction@chaosreign.fr

Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985)
«Tuer Hitler!» L’appel raisonne comme un ordre en plein cœur. Mais le titre est proscrit. Ce bannissement de l’évocation du Satan oblige le réalisateur à trouver une autre voie. Par l’intermédiaire de son frère Guerman, inspiré par l’Evangile et les évocations de Saint Jean de l’Apocalypse, s’impose «Va et Regarde». Comme un conseil bienveillant adressé à ce garçon de treize ans, jeune héros à l’innocence sacrifiée, mis en bobines pour évoquer les massacres de 1943, en Bielorussie, commandités par le troisième Reich. Elem Klimov confesse : «J’ai le devoir de tourner cette histoire-là». Piochant dans ces propres souvenirs, il entraîne le spectateur dans une descente aux enfers, long métrage terrifiant, foisonnant, innovant pour ce qui concerne la représentation de la guerre. Pratiquement aucun affrontement direct entre belligérants à se mettre sous la caméra. Pourtant, l’horreur est omniprésente. Le metteur en scène filme à hauteur d’enfant, suivant l’errance de l’adolescent en steadicam (caméra stable portative fixée à la taille) pour favoriser de lents travellings. Une profondeur de champ rend l’action inéluctable. Elem Klimov accentue les gros plans sur les visages, la plupart du temps sur la bouille d’Aliocha Kravtchenko, jeune acteur débutant sélectionné pour ce rôle particulièrement éprouvant. Il nous regarde, nous prend à témoin, et se fige au fil du récit pour n’être plus qu’un rictus d’effroi. Des psychologues suivent le tournage; un hypnotiseur est engagé pour s’occuper particulièrement du jeune amateur, lui créant des systèmes de défenses. «Encore un peu et je devenais fou», concèdera plus tard Aliocha Kravtchenko. L’influence du film Le Cuirassé Potemkine (Eisenstein, 1925), de L’enfance d’Ivan (Tarkovski, 1962) et de Croix de fer (Peckinpah, 1977) traverse ce long métrage. La puissance de l’horreur est accentuée à l’aide de plans hors champ, de scènes poétiques, surréalistes, cruelles, en plus d’une bande son cauchemardesque et abasourdie par l’ignominie dévoilée. Mais quelques fragments du Requiem de Mozart viennent au secours des âmes disloquées. «Il y a deux Autrichiens dans le film, Mozart et Hitler!» ironise Klimov. Cette évocation sans complaisance d’un pan d’histoire bielorusse (628 villages brûlés avec tous leurs habitants, par les Nazis), sans héros ni patriotisme montre l’indicible comme jamais aucune œuvre auparavant. «Si je tourne cela sérieusement, et j’en ai l’intention, personne ne voudra voir le film», s’inquiétait Elem Klimov, au cours du tournage. Succès critique et public récompenseront cette exigence. En plongeant dans les racines du mal, le cinéaste offre une expérience visuelle nihiliste, macabre et salutaire. La maestria et le réalisme documentaire sidérant de Requiem pour un massacre (titre choisi pour l’exploitation en DVD) trouvent écho dans les récents Le Fils de Saul de Laszlo Nemes (2015) et The Revenant d’Alejandro Gonzalez Inarritu (2016). Une œuvre remarquable, un véritable choc macabre et salutaire. Un hallucinant chef-d’œuvre inoubliable dont personne ne sort indemne!

Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974)
En dépit du remarquable Psychose d’Hitchcock, on peut considérer à juste titre Massacre à la tronçonneuse comme une œuvre séminale pour le sous-genre de film d’horreur le «slasher». Ces productions montrent les meurtres d’un tueur psychopathe éliminant souvent ces victimes avec une arme blanche ou un outil contondant. Massacre à la tronçonneuse devient une influence majeure des plus grands réalisateurs du genre comme John Carpenter, Wes Craven et irrigue notamment l’inspiration de Jonathan Demme, John Boorman et Ted Kotcheff. Tobe Hooper en un seul film met l’Amérique en face de ses propres démons et renforce les maux de l’écrivain Burroughs: «L’Amérique n’est pas jeune : le pays était déjà vieux, sale et maudit avant l’arrivée des pionniers, avant même les indiens. La malédiction est là qui guette tout le temps» paru dans Le Festin nu en 1959. D’emblée un carton introductif annonce que le film s’inspire de faits réels, une convention devenant pérenne pour augmenter l’angoisse avant le début d’un film. Les premiers gros plans installent le malaise par le biais de photos de cadavres en lambeaux  avec un montage heurté, alternant de manière inhabituelle lumière et photographie boueuse. Un terrible reflet du pourrissement de l’Amérique renforcé par la première scène, où l’on déterre des cadavres d’un cimetière, comme un écho au passé génocidaire américain et au conflit vietnamien. «Le film est devenu une métaphore cinématographique de la conjoncture de l’époque». La pellicule de 16mm, le grain de la pellicule et la manière quasi documentaire de filmer confère d’emblée un profond sentiment de malaise. Structuré comme un conte de fée, la perte de l’innocence d’une bande d’ados va se refléter dans le visage du mal, crée par le personnage du charismatique Leatherface, homme assez costaud portant un masque de peau humaine et dérangé mentalement. Leatherface vit dans une famille de ploucs cannibales attardés dont le frère aîné gère une station-service afin d’attirer de la chair fraîche humaine pour la tuer afin de la revendre comme simple viande à consommer. La réputation du pitch engendre un malentendu sur l’aspect gore du film. L’idée judicieuse du réalisateur est justement d’éviter le gore. Il installe longuement les personnages d’adolescents et ensuite suggère l’horreur par de nombreux hors champs, des décors effrayants emplis d’éléments morbides, une bande son dissonante et atonique (frottement de fourche sur du métal), des mouvements de caméra travelling et de très gros plans. Sans oublier le paradoxe audacieux de distiller de l’humour très noir (course poursuite avec la tronçonneuse) venant se nicher au cœur du chaos et une dernière demi-heure où le climax atteint son paroxysme. La réussite du film se vérifie assurément dans des scènes éprouvantes tournées jusqu’à épuisement: comme la séquence démentielle du repas où l’hystérie des comédiens (tous épatants) semble véridique, tout comme les séquences de poursuites étonnamment fluides avec la caméra portée. Pour accentuer un peu plus l’effroi, Hooper intègre comme jamais auparavant la force du son comme une révolution dans la montée de l’angoisse, en utilisant de vraies tronçonneuses pour saturer de bruits stridents l’image et amplifie également les cris suraigus de la jeune fille Sally tentant d’échapper au psychopathe. Le dernier son du film reste la tronçonneuse en marche qui ne s’arrête jamais. Une mise en abime effrayante dont Jean-Baptiste Thoret analyse comme «l’apologie de la régression comme seule issue possible à un monde au bord du gouffre». Un massacre viscéral et intemporel.

Satantango (Béla Tarr, 1994)
«Quand on réalise un film qui dure sept heures et demie, cela veut dire qu’on ne tient pas compte des usages» avertit le réalisateur, précaution utile avant de visionner cet Everest: ce film somme, cette œuvre monde, offre une expérience cinématographique unique. Béla Tarr transpose in extenso le roman de Krasznahorkai, en respectant sa littéralité comme aucun cinéaste, ni avant ni après lui, ne l’a fait: il retranscrit l’effet de la lecture en déclinant le récit en douze chapitres et trois entractes, introduisant des morceaux du roman par une voix off, fil rouge qui relie le début et la fin. Loin d’être un roman filmé, le long métrage s’autorise des digressions peu communes. Le récit débute entre rêve et cauchemar par un sublime prologue en plan-séquence, lent travelling où le noir et blanc habille le paysage d’une cour de ferme boueuse; quelques vaches sortent de l’étable et circulent tandis que les habitants déshumanisés boivent pour consoler leur misère et leur perte. L’atmosphère est plantée. «Il n’y a pas d’horizon, ni fond, ni perspective, ni limite, contour ou forme, ni centre…», définit le philosophe Gilles Deleuze. Béla Tarr décrit avec sa caméra-plume ce village perdu de la Puszta, immense plaine hongroise sur laquelle les habitants végètent et complotent l’un pour distribuer l’argent de la coopérative agricole, ceci avant l’arrivée inattendue d’un faux gourou, véritable personnage dostoïevskien -messie ou Satan – qui personnifie la Hongrie post-communiste. Lopins de terres infertiles balayés par la pluie et le vent amplifient le contexte et les difficultés. Pour décrire ce néant, l’auteur étire l’échelle du temps, contemple ces errances en s’articulant sur une structure symétrique chorégraphié comme un tango, pas en avant, pas en arrière. Une mise en scène spirale comme une ritournelle taciturne composée d’audacieuses ellipses, de longs moments silencieux et contemplatifs, de répétitions. Une esthétique en nuances de gris terreux, entre ciel et terre, une unité chromatique qui souligne la saleté spectrale sublimée par les panoramiques, des mises en abymes étourdissantes, des plans-séquences d’une beauté sensorielle dévastatrice et fascinante. «On a l’impression d’assister à la naissance d’un nouveau cinéma», s’enthousiasme le cinéaste Gus van Sant. Cette œuvre romanesque exigeante, implicitement politique, d’une maîtrise formelle inégalée, fait se côtoyer une poésie naturaliste et le chaos nihiliste dans une séquence finale paroxysmique. «L’une des œuvres les plus importantes de l’histoire du cinéma», confirme Michel Reilhac, ancien directeur de la chaîne Arte. Elle influencera Martti Helde, auteur du remarquable Crosswind, la croisée des vents (2014). Satantango un joyau, avant la nuit…

An Elephant Sitting Still (Hu Bo, 2018)
Un sensationnel film choral choc où des vies asphyxiées, prisonnières du gris, tentent de sauver leurs âmes par le rêve d’un Eldorado pachydermique. Une fuite obsessionnelle “salutaire” qui les unit, forgée par une légende locale qui raconte qu’un éléphant sauvé d’un cirque reste depuis continuellement assis, à ignorer le monde qui l’entoure, au sein du zoo de la ville de Manzhouli, dans le nord de la Chine. Étrange sentiment à la découverte de cette œuvre monumentale de presque 4 heures, en sachant que cette expérience cinématographique sera l’unique témoin de la carrière de cinéaste de Hu Bo, qui a choisi de rejoindre l’au-delà en se donnant la mort peu de temps après la fin de la post-production de son premier long métrage. Un souvenir impérissable restera en nous, tant ce morceau de cinéma posthume nous emporte vers un mal être et un spleen dont on ne peut que profondément ressentir avec tristesse toute l’intimité du mal de vivre de son auteur lui-même. Depuis l’œuvre entière de Béla Tarr, dont l’inspiration cinématographique transpire au sein de ce film-monstre, nous avions jamais pu errer ainsi, à travers un labyrinthique récit inéluctable d’une noirceur absolue avec quatre destins presque “mythiques” englués dans leurs vies au sein d’une ville en déconstruction aux décors fantomatiques. De façon époustouflante l’impressionnant cinéaste déploie une virtuose mise en scène avec des plans-séquences virevoltants, des travellings fascinants pour accompagner ces sentiers de la perdition. La caméra spontanée de façon circulaire ou plus souvent derrière le protagoniste suit au plus près les visages défaits, la chute de l’humanité, et regarde les Hommes tomber, ne laissant ainsi pratiquement aucune échappatoire pour mieux immortaliser une narration en lévitation, où les humains avancent à travers des lignes de fuites floues jusqu’au barrissement final… Comme une première lueur dans la nuit de Dante, pour retrouver enfin la fureur de vivre… An Elephant Sitting Still est un chef-d’œuvre mal aimable qui offre un saisissant portrait de la Chine contemporaine où la misère sociale et la violence se côtoient de façon accablante dans le brouillard, et étouffent la vie quotidienne des habitants de ces villes post-industrielles complètement sinistrées. Un film fleuve vertigineux comme un envoûtant voyage opaque vers l’abîme, dont l’ampleur s’avère universelle par l’égoïsme comportementale de la nature humaine et le glaçant constat de la détresse collective qui tend à submerger notre monde moderne voué à sa perte, si l’on continue de se tromper de nature. Une odyssée crépusculaire existentielle éprouvante, portée par des interprètes à l’intensité naturelle d’incarnation absolument stupéfiante. Venez découvrir ce somptueux chant du cygne funeste, en allant à la rencontre du mélancolique An Elephant Sitting Still. Merci Hu Bo pour cet intemporel testament cinématographique dont le spleen continuera d’accompagner nos fleurs du mal…Le noir vous allait si bien… Désespéré. Hypnotique. Puissant. Grandiose.

Sorcerer (William Friedkin, 1977)
HALLUCINANT road trip cruel, une aventure démentielle au cœur des ténèbres, divisée en deux parties distinctes, la première permettant de faire connaissance avec les protagonistes éparpillés aux quatre coins du monde, se retrouvant acculés chaque de leur côté à la fuite pour fuir leur passé, et échouer chacun leur tour dans un bidonville glauque et poisseux en plein Amérique du Sud, dans un village malfaisant où tous les damnés de la terre y trouve un refuge et une planque précaire, la deuxième narrant l’impossible expédition que les 4 personnages vont accepter pour quelques dollars de plus, une livraison de nitroglycérine, embarquée dans deux camions, à travers la jungle chaotique et très hostile. William Friedkin nous livre une époustouflante réadaptation du roman de George Arnaud, non pas un remake du magistral Le salaire de la peur (1953) de Henri-Georges Clouzot, mais bien une relecture tout a fait personnel du roman de George Arnaud, s’affranchissant de son prédécesseur, grâce à une identité propre, alternant tour à tour entre le cinéma d’aventure pure et dure, le thriller nerveux et même le cinéma horrifique et fantastique, avec une mise en scène remarquable qui nous convoque pour un voyage où l’homme frôle avec la folie. Une fois de plus (après French Connection),le réalisateur livre un récit sombre, violent, mystique, amoral, haletant, avec des scènes d’actions d’anthologies au suspense sidérant et avec une tension ahurissante (la scène où les bahuts doivent traverser un pont défoncés et suspendus au dessus du torrent, sous un déluge dantesque) et scotche le spectateur par un esthétisme à couper le souffle, renforcé par la musique envoûtante de Tangerine Dream qui rajoute à l’angoisse. Une oeuvre vertigineuse portée par des compositions d’acteurs totalement habités par leur rôle (mention spéciale à un Bruno Crémer touchant et volontaire et à un surprenant Roy Scheider au jeu totalement dingue) font de ce film maudit, comme les héros de cette histoire, nihiliste, une pépite cinématographique à réévaluer et à redécouvrir de toute urgence! Ce monument définitivement culte, sensationnel et stupéfiant va vous péter en pleine face, vous en sortirez K.O. 

Allez, un sixième…

Schizophrenia, le tueur de l’ombre (Gerald Kargl, 1983)
Schizophrenia demeure encore aujourd’hui une véritable claque cinématographique et reste l’influence principale du talentueux réalisateur Gaspar Noé. Plongez sans retenue dans cette œuvre dérangeante à la voix off omniprésente qui nous immisce dans la psyché démoniaque d’un être humain. Une démoniaque odyssée intérieure guidée par une caméra qui vibre, s’effraie, virevolte, suit au plus près la démence, plonge, contre-plonge, s’accroche au protagoniste, s’affranchie et s’accorde à chaque plan une liberté artistique brillante et totale ! Un singulier voyage en horreur, à la mise en scène remarquable, un ovni réaliste perturbant, accompagné par la musique angoissante de Klaus Schulze (membre du groupe Tangerine Dream). Une expérience démente pour un public très averti! Un objet culte dérangeant et voyeuriste qui marque implacablement les esprits. Dément. Perturbant. Saisissant. 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici