Notre lectrice Laurène Echevin donne ses cinq films Chaos préférés au monde. Envoyez vos textes: redaction@chaosreign.fr

Qu’est-il arrivĂ© Ă  Baby Jane? (Robert Aldrich, 1963)
VĂ©ritable cinĂ©aste de la violence, de l’affrontement et du corps Ă  corps, Robert Aldrich a suivi l’un des parcours les plus atypiques d’Hollywood en alternant vĂ©ritables perles cinĂ©matographiques comme En quatrième vitesse et Attaque, les films kamikazes que sont Le Grand Couteau et Racket dans la couture conspuĂ©s par les producteurs de l’époque car dĂ©nonciateurs d’un système de plus en plus pourri, les sĂ©ries B de la Hammer tournĂ©s en Europe et charcutĂ©s par la production et succès commerciaux comme Les Douze SalopardsQu’est il arrivĂ© Ă  Baby Jane ? constitue sans aucun doute le pont entre ces allĂ©es et venues. RĂ©alisĂ© en 1962, alors que le cinĂ©aste revient d’une expĂ©rience dĂ©sastreuse en Europe et qu’il semble Ă  nouveau prĂŞt Ă  collaborer avec l’AmĂ©rique après un exil de plusieurs annĂ©es, le film marque Ă©galement le grand retour des comĂ©diennes Bette Davis et Joan Crawford dont les carrières respectives sont alors en perte de vitesse En 1963 sortait dans les salles françaises l’un des affrontements les plus mythiques de l’histoire du cinĂ©ma, Qu’est-il arrivĂ© Ă  Baby Jane ? Deux grandes comĂ©diennes amĂ©ricaines, Bette Davis et Joan Crawford, dont les carrières commençaient sĂ©rieusement Ă  s’essouffler, acceptèrent de se glisser dans la peau des soeurs Hudson, Jane et Blanche, sous l’oeil averti du producteur et rĂ©alisateur Robert Aldrich. Le film rencontra un franc succès, Ă  la fois critique et public, et continue, aujourd’hui encore, Ă  passionner des gĂ©nĂ©rations entières de cinĂ©philes… D’une cruautĂ© sans fin, teintĂ© d’une ironie jouissive et dĂ©peint dans un cadre oĂą la folie prend peu Ă  peu le dessus sur l’intĂ©gralitĂ© du rĂ©cit, Qu’est-il arrivĂ© Ă  Baby Jane? est l’un des chefs d’oeuvre du dĂ©but des annĂ©es 1960 avec en prime, une interprĂ©tation remarquable de la part de deux actrices en Ă©tat de grâce.

Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970)
VoilĂ  une oeuvre ancrĂ©e Ă  l’aube des annĂ©es 1970, traçant le portrait d’une AmĂ©rique en crise oĂą la culture Ă©tudiante se confronte aux autoritĂ©s… Faisant suite Ă  Blow-Up qui observait le Swinging London, ce Zabriskie, rĂ©alisĂ© dans un climat de guerre civile, s’attarde sur les bouleversements de la pensĂ©e au sein de la sociĂ©tĂ© Etats-Unienne, plongĂ©e dans une terrifiante guerre du Vietnam. Seul et unique film de la carrière du cinĂ©aste entièrement financĂ© par des fonds amĂ©ricains, le long-mĂ©trage adopte Ă©galement un genre particulièrement prisĂ© sur le territoire dans les annĂ©es 1970: le road movie. VĂ©ritable forme cinĂ©matographique de la libertĂ©, l’abandon et de la quĂŞte initiatique, le genre se prĂŞte ici Ă  une allĂ©gorie de l’acte rĂ©volutionnaire qui consiste Ă  fuir les autoritĂ©s, la sociĂ©tĂ© et retrouver l’essence d’une nature humaine libre et Ă©mancipĂ©e.

Le monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall (1959)
Surprenante vision que celle d’une capitale en ruine: avec ses gratte-ciels et monuments dévastés, ses carcasses de voitures empilées, ses larges avenues désertes, jonchées de papiers et de détritus, New York apparaît dans le film de MacDougall sous un jour inédit et saisissant. Un vent de panique a soufflé sur la ville, ne laissant sur son passage qu’un désert de verre, d’acier et de bitume. A travers son scénario post-apocalyptique, Le monde, la chair et le diable rend palpable un univers morne, gris, où seuls résonnent les cris du héros égaré. La mise en scène de MacDougall exacerbe ce règne de l’absence et du dépouillement. L’atmosphère hantée, silencieuse et inquiétante qui enveloppe les déambulations d’Harry Belafonte est de celles qui imprègnent durablement le spectateur. Sans jamais sacrifier au sensationnel, le film donne à voir les contours de la désolation humaine. Isolé dans une cité où seuls les objets ont survécus, Ralph Burton collecte livres et œuvres du patrimoine empruntés au musée ou à la bibliothèque, les entasse et les conserve dans l’appartement où il vit en compagnie de deux mannequins de vitrine. Inger Stevens et Mel Ferrer viendront l’un après l’autre remplacer aux côtés d’Harry Belafonte ces hôtes de celluloïd. La relation unissant le personnage de Sarah Crandall au jeune héros noir permet aussi le développement d’une critique de la ségrégation raciale. Chez MacDougall la folie et l’hostilité humaines sont à l’origine de l’extinction apocalyptique de l’espèce. En témoigne la brutalité avec laquelle Beson Thacker, nouveau venu sans scrupules, entend conquérir le cœur de la jeune femme, cette Eve des temps modernes. Le duel ultime où il affronte Ralph Burton évoque un face-à-face de western en plein no man’s land urbain. Il est l’image d’une violence prête à poursuivre son œuvre dans un monde à jamais passager.

Les yeux sans visage de Georges Franju (1959)
Un chirurgien tente de “remodeler” le visage de sa fille, rendue mĂ©connaissable Ă  la suite d’un accident de voiture. Problème: il doit effectuer des greffes de peau qu’il aura prĂ©levĂ© sur des jeunes filles. Chef-d’oeuvre absolu, qui nous rappelle que sous chaque bon film fantastique, se trame une superbe histoire d’amour. Le personnage principal (Pierre Brasseur, exceptionnel) est un homme dĂ©phasĂ© qui bascule dans la criminalitĂ©, non pas par simple plaisir sadique, mais par amour pour sa fille. On n’oublie pas l’atmosphère envoĂ»tante, les dialogues de Boileau-Narcejac, la musique dĂ©licieusement lancinante de Maurice Jarre, la magnifique photo en noir et blanc et cette sublime dernière sĂ©quence.

Phantom Of The Paradise (Brian de Palma, 1974)
Une merveilleuse comĂ©die musicale rock inspirĂ©e alternativement du FantĂ´me de l’OpĂ©ra, Faust et Le Portrait de Dorian Gray où De Palma plaque les Ă©nergies les plus nĂ©gatives (et donc les plus crĂ©atives) de son adolescence tourmentĂ©e et contenue Ă  l’excès : haine Ă  peine dĂ©guisĂ©e de la jeunesse et de ses excès, voyeurisme criminel, culte de l’apparence et des rituels, esprit crĂ©atif broyĂ© par le destin, thĂ©matique chrĂ©tienne dans son versant le plus mortifère etc. Aussi virtuose dans sa prĂ©ciositĂ© technique que dans ses soudains dĂ©lires d’impro (accĂ©lĂ©rĂ©, grands angles, burlesque muet), Phantom of the Paradise est devenu un idĂ©al de midnight movie.