[VOX POPULI] Le top 5 chaos de Jean-Baptiste Thibert

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Confiné (comme tout le monde), notre lecteur Jean-Baptiste Thibert donne ses 5 films Chaos préférés au monde. Vous aussi, envoyez vos textes, tops, critiques… à redaction@chaosreign.fr

2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968)
Ce monument a donné à de nombreux spectateurs l’envie de devenir astronome ou scientifique, le motif du cercle qui renvoie aux lois ancestrales de la vie et du cosmos, l’utilisation chorégraphique de l’image et du son, son rythme ensorcelant et méditatif… Nous sommes en 2020 et ce film n’en finit pas de dévoiler ses mystères, il reste un cadeau en quoi l’humanité doit croire pour espérer ressembler à autre chose un jour qu’à ce qu’elle est pour le moment: une espèce de bactérie sophistiquée. Kubrick nous réapprend à regarder (l’homme, le cinéma) avec tout ce que cela comprend de sacrifice de la part du spectateur, a eu l’audace de pousser l’abstraction dans une superproduction hollywoodienne, réinventé l’utilisation de la musique au cinéma ( omme argument intellectuel et non plus comme illustration de l’action) et la récurrence des formes sexuelles circulaires et phalliques, du dehors et du dedans, des contacts hommes/machines ou machines/planètes, ce n’est pas un hasard si le film se termine par un enfantement, concept étrange qui tient à la fois de l’embryon humain, de la machine et de la planète. Le film d’amour ultime en somme.

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975)
Plus l’histoire devient noire, plus les images deviennent belles. C’est un régal pour les yeux tant Kubrick s’y est bien pris pour filmer cette histoire comme une suite de tableaux, avec la même démarche que les plus grands peintres: à savoir qu’il va se servir de la composition du cadre, des couleurs et de la lumière pour aller fouiller l’âme de ses personnages (je ne comprendrais jamais ceux qui trouvent ce film lent: il y a tellement de choses à regarder!). Des personnages lâches, veules, vaniteux, et bourrés de fierté mal placée, et qui pourtant devaient se voir probablement comme des gens respectables! La voix off du narrateur, ironique et distanciée, en rajoute une couche sur le destin (pas pris en main une seconde) de Barry Lyndon, qui est au départ risible (parce qu’il est naïf) puis tragique (parce qu’il devient fier) et la musique est l’une des meilleures au cinéma surtout pour le duel final insupportable de connerie humaine. L’essentiel sur l’ambition en société a été dit dans ce film et Kubrick sait de quoi il parle: c’est lui qui a inventé l’ambition au cinéma.

Le Miroir (Andrei Tarkovski, 1976)
A mon sens, le film montrant au mieux comment fonctionne la mémoire: les souvenirs vivent tous dans une même temporalité dans la siège de notre mémoire; le passage de l’un à l’autre (et/ou le mélange de plusieurs d’entre eux) se fait au gré de notre ressenti; ce sont l’affectif, l’émotionnel, le sensoriel qui dirigent notre conscience dans tel ou tel état de notre mémoire, par opposition au caractère rationnel qu’exige la temporalité linéaire et quantifiable. C’est ce miroir de notre conscience qu’illustre à merveille ce chef-d’oeuvre quasi-autobiographique d’Andrei Tarkovski: un cinéaste, la quarantaine passé, se trouve sur son lit de mort; il vit cette expérience cathartique de bilan de son existence à mesure que sa conscience parcourt les évènements marquants ayant jalonné son histoire. Enfance et vie de famille, vie privée et archives historiques, passé et présent, femme et maman, père et enfant se confondent bientôt. Virtuose, d’une ambition démesurée (dans la forme), d’une beauté plastique effarante, ce film est avant tout extrêmement touchant, car profondément intime et personnel. Autopsie de la mémoire autant que dissection de la vie du cinéaste, ce Tarkovski fait autant appel au cérébral (pour recoller les morceaux du puzzle qui nous est proposé) qu’à l’émotion (notamment ce sentiment de mélancolie et de culpabilité de cet homme “qui cherchait seulement à être heureux”, les deux scènes finales sont à ce titre majestueuses).

Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985)
S’il ne devait rester qu’un film de guerre à choisir parmi la multitude de chef-d’œuvres qui ont été faits dans le genre, ce serait celui-ci. Le réalisateur Elem Klimov traite des massacres perpétrés sur la population biélorusse par les troupes allemandes durant la seconde guerre mondiale. Avec une crudité dérangeante et une mise en scène parfaitement maîtrisée (un scope flamboyant), nous suivons un enfant qui va tenter de survivre au milieu de cette apocalypse, et dont l’esprit de vengeance et la haine vont aller croissant jusqu’à une libération aussi brutale que fulgurante. A noter que Spielberg a dû voir ce film pour avoir repris l’assourdissement du personnage et du spectateur après un bombardement dans Il faut sauver le Soldat Ryan.

Le temps de l’innocence (Martin Scorsese, 1993)
Une exception et une confirmation dans la carrière de Scorsese. Exception car le cinéaste touche ici à un genre qu’il revisitera plus tard dans Gangs of New York, et confirmation car le réalisateur utilise ses qualités habituelles, sa reconstitution minutieuse et sa direction d’acteurs impeccable pour décrire un monde disparu et a priori suranné. Mais là où le film surpasse et surclasse l’œuvre de James Ivory (auquel il a été souvent, et à tort, comparé), c’est qu’ici Scorsese ne se contente pas de reproduire et retranscrire les coutumes et habitudes d’une civilisation révolue, et ce de manière académique. Ni au contraire qu’il fasse une œuvre très critique, à la limite de la satyre. Non, ce qui fait la force de ce grand film, c’est la perfection du style, auquel fait appel Scorsese pour décrire, à la manière d’un peintre, une époque disparue, et ce avec une élégance incomparable. Il me rappelle en cela plus le Minnelli de Gigi. Cette élégance repose sur le non-dit, voir sur le non-fait: le prouve la fin du film où Newland Archer (Daniel Day-Lewis) a l’occasion après vingt ans de revoir la Comtesse Ellen Olenska (Michelle Pfeiffer) mais décide finalement, préférant rester avec ses souvenirs, de ne pas le faire. Tout est dit.

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