Notre lecteur Guillaume Gas donne ses cinq films Chaos préférés au monde. Pour envoyer vos textes: redaction@chaosreign.fr

Love Exposure de Sion Sono (2008)
Envie d’un cinoche tarĂ©, dĂ©jantĂ©, Ă©mouvant, bizarre, drĂŽle, extrĂȘme, sans tabou ni rĂšgle Ă©tablie, qui navigue Ă  contre-courant de toutes les modes et qui met le cƓur en charpie par sa puissance Ă©motionnelle ? Le film-fleuve de Sion Sono est un Graal cinĂ©matographique cinq Ă©toiles, le premier – et meilleur – volet de sa « Trilogie du Chaos » (poursuivie avec Cold Fish et Guilty of Romance), qui dĂ©roule tout le champ lexical de la quĂȘte d’absolu (dans tous les sens du terme), tant narrativement que thĂ©matiquement. Presque un condensĂ© gĂ©nial de tout ce que le 7Ăšme Art peut offrir en matiĂšre d’émotions contradictoires, et quatre heures de visionnage qui paraissent trop courtes au final. Si chaos il y a ici, il est intĂ©rieur, indicible, ininterrompu, impĂ©rial. Impossible d’en ressortir intact. Plus chaos que ça, je ne connais pas.

Mind Game de Masaaki Yuasa (2004)
Dans le registre du film d’animation, rien de plus chaos Ă  mes yeux que cette relecture flower-power et quasi jodorowskienne du mythe biblique de Jonas. Ça se vit par les tripes – et non par l’intellect – comme la prise d’une toute nouvelle drogue (ni illĂ©gale ni mauvaise pour la santĂ©, ça change !), c’est impossible Ă  analyser dĂšs la premiĂšre vision (bon courage Ă  ceux qui voudraient essayer), ça vous kidnappe les cinq sens pour mieux les (dis)tordre façon bigoudi, ça multiplie les audaces graphiques jusqu’à plus soif et ça vous piĂšge dans une gigantesque centrifugeuse sensorielle oĂč les rĂšgles les plus Ă©lĂ©mentaires de la narration et du dĂ©coupage se muent en palimpsestes effervescents. Quant au titre du film, rien de moins qu’un appel au lĂącher-prise et Ă  la perte de repĂšres, le long d’un chaos organisĂ© avec un dĂ©but et mille fins possibles. Du trip hallucinatoire en bonne et due forme, doublĂ©e d’une plongĂ©e en apnĂ©e dans les recoins les plus zarbis de la jouissance. Vous ĂȘtes prĂ©venus.

Lucia Y El Sexo de Julio Medem (2001)
Chaud bouillant par sa photo caniculaire, par le sex-appeal hallucinant de Paz Vega et d’Elena Anaya, par l’érotisme fou de tout ce qui apparait dans le cadre (matiĂšres, chairs, objets, dĂ©cors
), par son symbolisme Ă©vanescent, par son puzzle narratif et spatiotemporel qui dĂ©cortique les mĂ©andres du dĂ©sir en zigzaguant non-stop entre l’inconscient et l’onirisme, par sa bande-son envoĂ»tante Ă  plus d’un titre, par sa sensorialitĂ© jusqu’ici trĂšs peu Ă©galĂ©e
 Et surtout, au final, une mise en Ă©vidence trĂšs limpide de cette « chose » qui fait bouillir de l’intĂ©rieur, qui fait rĂ©gner le chaos dans la tĂȘte et dans le corps. Trop de choses Ă  dire – et Ă  laisser infuser – sur ce monument du cinĂ©ma paella, mais trĂšs bien rĂ©sumĂ©es par la tagline du journal Technikart retranscrite sur l’affiche du film : « Une grande et belle partouze des sens ». Pas mieux.

Tokyo Fist de Shinya Tsukamoto (1995)
Que le Fight Club de David Fincher soit ou non un remake inavouĂ© de ce film, perso, je m’en fiche Ă©perdument. Le thĂšme a beau ĂȘtre le mĂȘme (l’amorce d’une libĂ©ration par la violence extrĂȘme pour un yuppie moderne soumis Ă  la frustration), l’exĂ©cution est en revanche aux antipodes. Tout le gĂ©nie de Shinya Tsukamoto, Ă©tiquetĂ© peintre Ă©nervĂ© du cyberpunk depuis la sortie de Tetsuo en 1989, est condensĂ© dans ce film hallucinant, mixant un triangle amoureux bien tordu – car trĂšs sadomasochiste – Ă  une transcendance de l’individu lambda par la pratique de la boxe, ici assimilĂ©e Ă  un exutoire de dĂ©mence que l’ouverture du film exprime d’ailleurs Ă  merveille. La rage de Tsukamoto transpire ici du moindre petit photogramme, mettant une fois de plus en Ă©vidence sa vision subversive et ambiguĂ« d’un monde urbain oppressant oĂč se dĂ©truire permet de mieux se reconstruire, oĂč le renouveau organique passe par la mut(il)ation du corps et de l’ñme. Mention spĂ©ciale Ă  la bande-son de Chu Ichikawa plaquĂ©e sur un Tokyo oĂč tout va trop vite : ces quelques plans musicaux disent tout de l’état du monde contemporain. C’est trĂšs douloureux Ă  regarder, certes, mais ça ne s’oublie pas. Un peu comme une cicatrice sur la gueule et les terminaisons nerveuses.

Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas (2013)
Le choix de ce format 4/3 inhabituel, transformĂ© par l’ajout d’une lentille spĂ©ciale qui morcĂšle les bords de l’écran en plusieurs cercles concentriques, ne cesse de me hanter. Vision dĂ©formante d’un monde lui-mĂȘme dĂ©formĂ© ou incarnation d’une force invisible (celle de la nature) qui injecte de l’absurde dans le concret ? Qu’importe : le rĂ©sultat, trĂšs autobiographique pour son cinĂ©aste (Ă  qui l’on devait le magique LumiĂšre silencieuse) et trĂšs huĂ© lors de sa sĂ©lection cannoise, accentue cette perception d’un univers terrien contradictoire, magnifiĂ© par l’impact de la nature et hantĂ© par un Mal bizarre qui gĂ©nĂšre du chaos dans le cadre (vision sidĂ©rante d’un diable rouge en 3D qui pĂ©nĂštre la nuit dans le domicile familial avec une caisse Ă  outils !). L’intrigue fuit la chronologie comme la peste, d’abord pour contredire l’inĂ©luctabilitĂ© du destin, ensuite pour composer un fascinant labyrinthe de souvenirs et de fulgurances surrĂ©alistes qui prend peu Ă  peu l’allure d’une rĂȘverie. Celle d’un artiste qui matĂ©rialise ses pires angoisses : un dĂ©sir qui s’éteint, un monde civilisĂ© qui redevient primitif, une famille qui passe de la lumiĂšre aux tĂ©nĂšbres, un ĂȘtre humain qui s’arrache la tĂȘte (au sens propre !). Presque du Weerasethakul revisitĂ© par un disciple de Luis Buñuel. Ou l’inverse.

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