Notre lecteur Guillaume Banniard donne ses cinq films Chaos préférés au monde. Pour envoyer vos textes: redaction@chaosreign.fr

Macunaima, de Joaquim Pedro de Andrade (1963)
«La vie agitée de Macunaïma, un gosse âgé de 50 ans dès la naissance et qui, noir de peau, devient blanc sous une pluie magique. Sa paresse est sans commune mesure. En bon disciple inconscient de Joseph Campbell, il répondra néanmoins à un drôle d’appel au voyage. Malgré son grand âge, Macunaima possède le cœur et l’esprit d’un môme. En chemin vers la grande ville, il croise des artistes, des activistes, des personnages mythologiques… Suivre son périple revient à feuilleter une BD conçue par un fan de Jodorowsky atteint du syndrome de Stendhal. Dès que j’entends des propos alarmistes du style « le cinéma est mort », je retourne voir Macunaima. Une scène, un plan suffisent. Tant que cette folle odyssée brésilienne made in Cinema Novo existera, en DVD, en VHS ou au fin fond d’un disque dur, le cinoche pourra toujours ressusciter, avec une hantise obsédante : l’attendu, le prévisible. Pas mal, pour un fainéant incurable !»

Possession, de Andrzej Zulawski (1983)
«Archi prévisible, je sais, mais à quoi bon lutter ? Au rayon «mâles en crise», j’aurais pu choisir Tokyo Fist ou Bullet Ballet, les deux chocs sensitifs – l’un coloré, l’autre en noir & blanc -, de Shinya Tsukamoto. Mais la rage urbaine du japonais ne peut rivaliser avec celle de Andrzej Zulawski. De retour chez lui, Sam Neill ne reconnaît plus sa femme. Instable, absente, Isabelle Adjani condense en quelques gestes tout ce qui peut détruire le sentiment de sécurité d’un mec vis-à-vis de son foyer. Aucune misogynie ou haine du mâle ici, tant ces notions deviennent obsolètes, explosées d’entrée de jeu par des comportements anormaux. Celui d’Adjani et, très vite, celui de notre héros paumé. Ou comment une mise en scène puissante traduit un perpétuel sentiment d’impuissance. En arrière-plan, le mur de Berlin hante le long-métrage et empèse un peu plus son atmosphère. Possession se déroule majoritairement en intérieur. Zulawski n’en a cure et s’offre une mise en scène aussi ample que possible, de celles qui suintent l’excès. Les comédiens, au-delà d’eux-mêmes, lui emboîtent le pas avec un investissement suicidaire. Possession est génial de grotesque maîtrisé. C’est somptueux, perturbant, hilarant et malade. Le meilleur film qui soit sur la vie de couple. Et donc la quintessence du chaos.»

Maléfique, de Éric Valette (2003)
«Premier long-métrage, trop vite oublié sous son statut de bonne série B. Quatre prisonniers, une cellule, un vieux manuscrit trouvé dans un mur. Le journal d’un taulard qui aurait réussi à s’évader. Il suffit de suivre les formules magiques pour se faire la malle. Bien entendu, rien n’est simple. Surtout pas la personnalité du quatuor, dont un transsexuel (Clovis Cornillac, merveilleux) plein d’amour maternel pour son voisin de literie, Paquerette, jeune homme simplet qui voue un culte à sa collection de vagins soigneusement découpés dans des magazines, puis collés sur son mur. L’espace d’un instant, le spectateur se croirait chez Suehiro Maruo. Celui d’après, dans une comédie chelou à la Buñuel. On se marre et on craint pour ces pauvres bougres hyper attachants, au fil d’un crescendo implacable. Sûr de son coup, Valette envoie bouler notre confort de cinéphages aguerris. Maléfique, c’est le chaînon manquant entre Evil Dead et Le Trou de Jacques Becker – autre chef-d’œuvre carcéral français dont le héros, nouveau venu au cachot, est chaleureusement accueilli par ses colocataires, loin des clichés du film de prison. Le genre si spécifique du huis clos en ressort souillé, pantelant. Et grandi.»

Kill List, de Ben Wheatley (2012)
«Ce film-ci est limpide, pourtant on ne voit rien, on ne sait rien. Par contre, on sent tout. En particulier cette sale odeur diffuse, inexpliquée. Kill List, on le jurerait d’emblée, est un film dégueulasse. Jamais depuis The Wicker Man un long-métrage ne m’avait mis une telle pression avec trois fois rien, si ce n’est une ambiance où chaque lieu semble coupé du monde, reculé au fin fond d’une dimension parallèle où ont élu domicile tous les cauchemars du Royaume Uni. Les symboles disséminés, le charisme froid des hommes de l’ombre, tout mène tranquillement vers un derniers tiers inoubliable qui ne justifie presque aucun de ses coups de tête. De la terreur pure à haute dose car façonnée par une envie, la notre : celle d’être partout sauf à la place des personnages, quel que soit leur camp. Après quelques jours pour émerger, le besoin de revoir Kill List, irrépressible, fait jeu égal avec la peur panique d’y replonger.»

Antiporno, de Sono Sion (2016)
«Ou comment la Nikkatsu choisit de lancer un reboot du roman porno, ce sous-genre du cinéma d’exploitation des années 1960-70 conçu afin d’attirer le chaland désormais vissé à son téléviseur, avec la promesse d’écarts moraux impossibles sur petit écran. La résurrection de ce cinéma érotique (et non pas pornographique, contrairement à ce qu’il laisse entendre) se fait aujourd’hui avec des aplats jaunes et rouges en guise de murs. Une comédienne exigeante, capricieuse, est seule chez elle. La diva s’impatiente. Un personnage secondaire, puis un autre et encore un autre, vont entrer chez elle, perturber le récit et la composition du cadre. Tout huis clos qu’il soit, Antiporno fonctionne comme MindGame de Masaaki Yuasa : l’ensemble est bâti pour nous faire vivre en temps réel, chose humainement impossible, le fil de pensée de son héroïne. Les souvenirs, fantasmes et rêves s’entremêlent, au grand dam du 4ème mur. S’il n’atteint pas le niveau de son chef-d’œuvre Love Exposure, Sono Sion livre un film encore plus instable. Sur l’écran, une tonne de couleurs vives à faire passer Gregg Araki et Michael Powell pour des ascètes. Fétichiste averti, le cinéaste exacerbe la moindre de ses pulsions créatrices. Antiporno, portrait de femme intrinsèquement chaotique, c’est son Opening Night rien qu’à lui. Trip éreintant et jubilatoire, a fortiori sur grand écran, Antipornointerdit de se chercher des repères. Après tout, quel intérêt ? Sono Sion les ferait sauter dans la minute qui suit.»

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