[VOX POPULI] Le top 5 chaos de Geoffroy Biondi

ConfinĂ© (comme tout le monde), notre lecteur Geoffroy Biondi donne non pas ses 5 mais ses 10 (!) films Chaos prĂ©fĂ©rĂ©s au monde. Vous aussi, envoyez vos textes, tops, critiques… Ă  redaction@chaosreign.fr

La nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)
Un miracle. Le seul film de son auteur et quel film! Ce chef-d’oeuvre de Charles Laughton appartient à cette rare catégorie de films qui semblent vus à travers les yeux d’enfants: en fait, en le revoyant, c’est comme si on retrouvait inlassablement cette part d’innocence qui réveille notre aptitude à l’émerveillement. On erre alors dans cet univers où le Bien et le Mal se tiennent main dans la main, où le beau se niche là où on ne le soupçonnait pas et où l’enfant tend la main à l’ogre qui voulait le dévorer. C’est le film avec lequel on a, à chaque fois, l’impression d’aller au cinéma pour la première fois.

Sueurs Froides (Alfred Hitchcock, 1958)
A quoi tient le charme ensorcelant de cette morbide histoire de passion obsessionnelle, teintée d’un lyrisme et d’un abandon, sans commune mesure dans l’œuvre du Maître? Même son ironie légendaire s’est soudain tue. A la place, une atmosphère à la lisière du fantastique, pour suivre jusqu’au bout de la folie le trajet d’un homme à la recherche d’une femme, d’un fantôme, d’une chimère, d’une image à jamais perdue.

The Servant (Joseph Losey, 1963)
L’histoire est simple au prime abord, c’est celle d’un jeune aristocrate qui embauche un domestique d’apparence serviable et assez introverti. Le film Ă©voque la relation dominant-dominĂ© qui tend Ă  s’inverser tout au long de l’histoire. L’ambiance est mystĂ©rieuse, austère et intrigante. Tout est jouĂ© de manière impeccable par le grand Dirk Bogarde qui surprend en changeant radicalement de personnalitĂ© d’une scène Ă  l’autre, James Fox est parfait dans le rĂ´le d’un personnage Ă  la dĂ©rive et qui devient dĂ©pendant du premier. La rĂ©alisation est parfaite, les effets d’ombre et certaines scènes face au miroir sont vraiment sublimes.

Le samouraĂŻ (Jean-Pierre Melville, 1967)
Ce film retrace l’histoire d’un personnage hors du commun, Jeff Costello dit “le samouraĂŻ”. Ce dernier est un tueur Ă  gages se distinguant par son professionnalisme, son perpĂ©tuel mutisme et par son incroyable charisme. Cette Ĺ“uvre de Melville diffère de ses prĂ©cĂ©dents polars tant elle semble dĂ©pouillĂ©e, de dialogues ou d’une histoire complexe. Le rĂ©alisateur français mise sur le silence, et sur la simplicitĂ©; de belles images valent mieux qu’un long discours. Et ça marche Ă  merveille, on est choquĂ© voir pĂ©trifiĂ© par le silence ambiant qui vous prend Ă  la gorge. “Il n’y a pas de plus grande solitude que celle du samouraĂŻ“, peut on lire en prĂ©ambule du film et après l’avoir visionnĂ©, on ressent toujours cette part d’isolement mĂŞlĂ©e dĂ©sormais Ă  la tristesse de quitter un personnage et un univers si attachants.

Serpico (Sydney Lumet, 1973)
Parce que le mandarinat, le chantage et la corruption sont des pratiques malheureusement répandues dans certains milieux, Serpico reste un film réaliste et viscéral. Adapté d’une histoire vraie, le flic Serpico, honnête et intègre, décontracté et cultivé, est un élément plus que dérangeant pour ses collègues et ses supérieurs. L’hypocrisie ambiante du milieu dépeint donne envie de se révolter et délivre un double constat amer: soudoyer est la méthode la plus simple pour s’assurer de l’alliance de ses confrères, et refuser cette pratique revient à accepter de devenir une cible privilégiée. Pacino est remarquable dans le rôle d’un flic humain qui se retrouve paradoxalement confronté au comportement inhumain de ses congénères.

The Thing (John Carpenter, 1982)
C’est un souvenir impĂ©rissable. La sĂ©quence de la dĂ©fibrillation et le “test” sanguin sont des sommets du film d’horreur. InspirĂ© semble-t-il par les Ĺ“uvres de Bacon, John Carpenter a rĂ©alisĂ© un film immense sur la menace planante de ne pas savoir qui est rĂ©ellement son prochain. Les sĂ©quences s’enchaĂ®nent avec fluiditĂ©, et la tension monte jusqu’au final ahurissant. Les effets spĂ©ciaux de Rob Bottin sont renversants, on est encore estomaquĂ© ! Pas d’esbroufe dans le scĂ©nario, ici il s’agit de sauver sa peau face Ă  un organisme mutant dont on ignore l’origine exacte. Je n’ai pas vu le film original dont The Thing est le remake, mais ce film demeure, aux cĂ´tĂ©s de Prince des tĂ©nèbres, un de mes favoris de Carpenter.

Brazil (Terry Gilliam, 1985)
C’est l’un des films les incroyables, produit au sein des studios pendant les années 80. Cette fable paranoïaque, aux accents kafkaïens, est constamment dynamitée par les trouvailles visuelles d’un cinéaste fou génial. Succession paroxystique de scènes mythiques, Brazil trouve dans ce sens du délire la folie nécessaire pour donner une puissance inouïe à ce brûlot anti-totalitariste d’une très grande virulence. Avant de verser dans le pathos un peu poussif de L’armée des douze singes, le pessimisme noir de Gilliam décapait et faisait grincer les dents.

Faux-semblants (David Cronenberg, 1988)
Un autre jalon du cinĂ©ma fantastique, qui reste toutefois très sobre sur les effets spĂ©ciaux. C’est avant tout un drame, l’histoire de jumeaux qui ne peuvent pas vivre avec ou sans leur double gĂ©mellaire. Leur identitĂ© s’en trouve ĂŞtre fortement Ă©branlĂ©e, et l’amour de l’un d’eux pour une femme est la source de leur destruction mentale et physique. Cronenberg n’a cessĂ© de se passionner pour les mutations organiques, l’impossibilitĂ© radicale du couple, la figure de la femme comme “initiatrice”. Ces thèmes sont dĂ©veloppĂ©s ici dans une intrigue Ă©bouriffante et maĂ®trisĂ©e. C’est lorsque l’on entend l’un des jumeaux (tous deux jouĂ©s avec la mĂŞme aisance par Jeremy Irons) raconter l’histoire dramatique et vraie de jumeaux Siamois, Ă  son propre frère, que l’on se rend Ă  l’évidence; c’est une mĂ©taphore de leur propre condition, et c’est aussi un constat personnel : la matière organique (qui Ă©volue jusque sa destruction) est intimement liĂ©e au cĂ´tĂ© psychique.

The King of New-York (Abel Ferrara, 1990)
Tout d’abord, un grand bravo à la performance de Christopher Walken, acteur immense qui démontre ici une fois de plus qu’il n’y a pas besoin de cabotiner pour être passionnant. Dans l’univers du film, les flics et les gangsters courent après une mission qu’ils pensent être divine. Mélange d’ultra violence (la série de morts des policiers) et de pessimisme profond (Frank White veut se racheter des pires abjections en construisant un hôpital pour les pauvres, mais ce projet ne peut pas être mené), le tout baignant dans un univers sordide et vénéneux, mais magnifiquement filmé, fait de The King of New-York un véritable chef-d’œuvre.

Bad Lieutenant (Abel Ferrara, 1992)
Harvey Keitel interprète le rôle d’un flic véreux dans un film choc de Ferrara. Drogué, corrompu, frustré sexuellement, le flic qui semble n’avoir aucune conscience morale cherche finalement à se racheter par la rédemption, son ultime recours, en vengeant le viol d’une religieuse. Le destin tragique du personnage se trouve finalement être captivant et abasourdissant, à mesure que le guêpier dans lequel il se fourre ne laisse plus passer aucune lueur d’espoir. Ce film n’est certainement pas à montrer aux âmes sensibles, mais il n’est pas racoleur et n’emprunte aucun raccourci. L’hallucination de Keitel dans l’église laisse sur un très grand sentiment de solitude.

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