[VOX POPULI] Le top 5 chaos de Benjamin Brewer

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Confiné (comme tout le monde), notre lecteur Benjamin Brewer donne ses 5 films Chaos préférés au monde. Vous aussi, envoyez vos textes, tops, critiques… à redaction@chaosreign.fr

L’Homme Qui Tua Liberty Valance (John Ford, 1961)
Le meilleur western fordien (donc peut-être le meilleur western américain) à mon goût, celui également probablement avec le moins d’action, même si toute l’intrigue tourne autour d’un fameux duel. Mais il serait profondément (et honteusement) réducteur de réduire ce chef-d’oeuvre à ce seul face-à-face tant il est riche à tout point de vue. Ce qui frappe d’emblée, ce sont l’émotion et la poésie qui dominent toute l’oeuvre: au côté résolument humaniste présent dans chacun de ses westerns, John Ford ajoute ici une mélancolie palpable, et ce aux différents niveaux de lecture que le film propose: une histoire amoureuse d’un romantisme sourd, jusque dans la magnifique scène finale; un Far West crépusculaire, où aux cow-boys solitaires succèdent désormais les avocats comme représentants de la justice; une métaphore sur le rôle de la presse comme manipulateur des masses; enfin, un regard désabusé sur l’Histoire, qui peut très bien se construire sur des mensonges. Immense John Wayne, monstrueux Lee Marvin, inoubliable James Stewart.

Edvard Munch (Peter Watkins, 1974)
Les films de Peter Watkins sont parmi les plus instructifs et les plus passionnants qui soient. Auteur de films aussi subversifs que fascinants, virtuoses que déstabilisants, il a élargi le champ du langage cinématographique pour essayer d’approcher au plus près d’un inaccessible cinéma-vérité”. Avec Edvard Munch, il signe une sorte de chef-d’œuvre formel comme on n’en voit que trop rarement: il tente de reproduire le cheminement de notre mémoire, tout en l’ancrant dans la réalité de l’époque (faits historiques cités) et en conservant un semblant de chronologie pour lui faire épouser la forme d’une biographie; les traumatismes et souvenirs qui ont habité la vie de cet artiste de génie ressurgissent ainsi à de nombreuses reprises, comme si le peintre en question racontait lui-même sa propre histoire à un de ses proches (regards vers la caméra, caméra portée, etc.). Peter Watkins signe ainsi l’autobiographie la plus parfaite qui soit, alors que ça n’en est même pas une! Si la vie privée de tout artiste conditionne irrémédiablement sa créativité artistique, jamais ces deux aspects n’avaient paru aussi intimement liés que dans cette œuvre. D’où cette impression troublante d’approcher l’essence de l’art.

Shadows in paradise (Aki Kaurismäki, 1986)
Une histoire toute simple: un éboueur, Nikander, tombe amoureux d’une caissière de supermarché, Llona. Tout deux aimeraient s’élever socialement, sans savoir comment s’y prendre. Le ton bien particulier de Kaurismäki: un monde terne, des personnages désabusés, mais toujours cette pointe d’humour froid qui sauve ses films de la déprime. Kaurismäki souligne la médiocrité des personnages, des gens ordinaires qui s’ennuient, mais avec une telle empathie, un tel humanisme, qu’on s’en trouve tout réchauffer. Il n’y a aucun cynisme. Il stigmatise simplement le grotesque de l’existence. Il décrit une réalité sociale qui prend Nikander et Llona à la gorge et les confinent aux rôles de moins que rien, exclus des grands restaurants, méprisés des plus riches. Bref, une “comédie romantique” sans glamour, bien loin des standards hollywoodiens aussi aseptisés qu’improbables.

Chungking Express (Wong Kar-Wai, 1994)
Tous les admirateurs de films viscéralement romantiques qui ne connaissent pas ce film devrait se jeter dessus, et voir à quel point l’esthétique magnifique et la mélancolie discrète de Wong Kar-Wai peut aussi se conjuguer avec une totale impression de liberté et d’inventivité, qui enchaîne naturellement dix idées de mise en scène inédites à la minute. Wong Kar-Wai se fait ici chantre d’un cinéma impressionniste filmant par touches minimalistes la vitesse de la vie moderne, ses incompréhensions, ses ratés, captant le présent et sa fuite immédiate avec une virtuosité renversante. Deux histoires du film qui se touchent à peine mais nous touchent également profondément. Et l’on se surprend à rêver après le film de Californie avec Faye Wong. Et à vouloir ré-écouter California Dreamin de The Mamas and The Papas.

The Taste of Tea (Katsuhito Ishii, 2004)
Un film que trop peu de cinéphiles connaissent, et pourtant… c’est l’un des meilleurs films de ces vingt dernières années. Il est question d’une famille japonaise que l’on suit durant un moment, un laps de temps privilégié. Le genre de film dont on ressort complètement apaisé, mélangeant poésie, humour et humanité comme personne n’a jamais su aussi bien le faire. Dans le désordre, nous avons la fille, qui voit son double géant qui la suit partout; le fils, timide et amoureux de la nouvelle de l’école, qui va se mettre au jeu de go pour se rapprocher d’elle; la mère dessinatrice de mangas qui peine à se faire connaître car son père, lui aussi présent dans la petite famille, était un mangaka reconnu. Vient ensuite une flopée de seconds rôles, tous plus attachants, plus drôles les uns que les autres. Un film à découvrir, à faire découvrir et à partager. Un hymne à la vie dans toute sa simplicité avec de superbes effets spéciaux. Cela dure 2h23, et j’étais triste que ça se termine.

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