Notre lectrice Fanny Bourdon a vécu une expérience métaphysique devant un Hitchcock peu connu et admirablement chaos. Pour envoyer vos avis, vos critiques, vos coups de gueule, un mail: redaction@chaosreign.fr

«C’est une fois de plus, une histoire de chasse à l’homme, mais ici enveloppée de pseudo-psychanalyse» déclare Alfred Hitchcock à François Truffaut dans leur célèbre entretien lorsque ce dernier lui avoue ne pas avoir aimé le scénario de La Maison du docteur Edwardes, son étrangeté dans sa filmographie, réalisée en 1945, que sir Alfred considère comme son premier film de psychanalyse assez décevant à bien des égards. Et, pourtant, quelle erreur! La maison du Docteur Edwardes est une merveille dans la filmographie du réalisateur anglais qui transcende réellement une simple et banale histoire d’amour entre le médecin chef d’un hôpital psychiatrique (Gregory Peck) et l’une de ses collègues (Ingrid Bergman). La clé, c’est évidemment ce fameux rêve conçu et imaginé par Salvador Dalỉ… Un instant de cinéma extraordinairement chaos qui fut malheureusement tronqué, au grand regret du réalisateur et d’Ingrid Bergman. Dommage car il apparait du coup comme l’ombre du chef-d’œuvre qui arriva l’année suivante : Les enchaînés.

Vous connaissez sans doute la petite histoire de la genèse: fraîchement revenu d’Angleterre où Hitchcock vient de réaliser deux courts-métrages à petit budget pour le Ministère de l’Information et visant à montrer le rôle crucial joué par la résistance aux Français, sir Alfred est appelé par le producteur David O. Selznick pour adapter un roman de Francis Beeding, The House of Dr Edwardes. Ben Hecht, scénariste affecté au projet a déjà collaboré avec Hitchock sur Lifeboat et sera le principal scénariste des Enchaînés. Le réalisateur anglais est satisfait de cette collaboration, jugeant Hecht particulièrement prompt à écrire un scénario sur la psychanalyse. Ensemble, ils élaborent donc un récit assez inspide à première vue (Mel Brooks s’en moquera dans Le Grand frisson en 1977) racontant l’arrivée du successeur du Docteur Murchinson (Leo G. Caroll), directeur d’un hôpital psychiatrique, et des étranges troubles du comportement dont il est victime.

Ce médecin, le Dr Edwardes, interprété par Gregory Peck (dont François Truffaut dira qu’il est un acteur «creux» et sans «aucun regard»), se met dans des états de transe face à la simple vision de lignes parallèles sur un fond blanc. Aidé d’une psychiatre jouée par Ingrid Bergman, qui découvre qu’il n’est qu’un amnésique persuadé d’usurper l’identité du vrai Dr Edwardes après l’avoir assassiné, il va peu à peu réaliser qu’il s’est toujours senti responsable de la mort de son jeune frère, survenue lorsqu’ils étaient enfants. Le Docteur Murchinson se révèle par la suite être le véritable meurtrier du Dr Edwardes… Il est vrai que ce mélange d’intrigue policière et de récit psychanalytique reste un poil confus et le scénario manque de simplicité. Mais j’ai envie de renvoyer à Donald Spoto dans son ouvrage L’art d’Alfred Hitchcock, et d’insister sur la dimension chaos expérimentale du film. Un peu comme La Corde, en fait.

Je voudrais parler de la séquence surréaliste de Dali, pour l’exploration subliminale du Technicolor et la tentative de traduire en propos psychiatriques les thèmes favoris du cinéaste que sont la culpabilité, la confiance dans les rapports humains et la guérison par l’amour. Hitchcock fait appel à Dali pour filmer les séquences oniriques de son film de la manière la moins traditionnelle qui soit: éviter le flou artistique, la brume, ou l’écran qui tremble. Le cinéaste est très inspiré par Un chien andalou signé par Buñuel et Dali en 1928, et y fait directement référence dans ce rêve inouï qui, dans le montage final du film, n’est qu’une version tronquée de la séquence initiale. On pouvait à l’origine y admirer une Ingrid Bergman figée, à l’allure d’une statue grecque d’où s’échappaient des milliers de fourmis après avoir été transpercée par une flèche. A la fois déesse et victime d’une chasse impitoyable, elle représente l’image d’une femme froide que Gregory Peck ne peut qu’aimer. Le travail de Dali, même tronqué reste une véritable œuvre d’art et permet, à l’instar du court-métrage Destino, partiellement réalisé en collaboration avec Walt Disney en 1946 et terminé en 2003, de cerner l’univers de Salvador Dali en mouvement. Mais le film ne vaut pas que pour ça, il est troublant, vraiment, et c’est pour ne pas déflorer ses surprises que je vous invite réellement à le découvrir.

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