Notre lecteur Pierre Nicolas veut réhabiliter le documentaire Le Cas Howard Phillips Lovecraft de Pierre Trividic & Patrick Mario Bernard. Envoyez vos textes: redaction@chaosreign.fr

Avec leur première mise en scène, Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard dynamitent le format documentaire, la biographie d’une légende de la littérature horrifique et entrent dans le cinéma français façon bélier. Rien que ça.

Le Cas Howard Phillips Lovecraft est une véritable petite douceur amère de 45 minutes chaotiques. Il s’agit de la première réalisation commune du duo qui signera Dancing, L’Autre ou le récemment présenté à Cannes L’Angle Mort. Le film est issu d’une commande pour France 3 pour Un siècle d’écrivains, collection de documentaires diffusés en deuxième partie de soirée. Un timing idéal pour ce documentaire poisseux et gothique à souhait. Le documentaire mérite son créneau de diffusion, tant son esthétique et son ambiance suintent une certaine terreur comme une excitation du cinéma de minuit. Mais l’esthétique, accompagnée par une voix-off des plus suaves, donne aussi des impressions de regarder le film au coin d’une cheminée, en compagnie d’Edgar Allan Poe. Il se déploie du film un espèce de cocon macabre qui englobe les spectateurs, comme l’ambivalence terreur/fascination qui se dégage des écrits de Lovecraft.

C’est donc (en partie) la forme de ce documentaire qui le rend si unique. L’esthétique y joue certes beaucoup, mais elle n’est pas la seule. Dans la mise en scène et ses choix visuels et narratifs, le film tord le cou aux documentaires biographiques classiques. Ici, ce n’est pas toute la vie de Lovecraft qui est déployée, ou bien son succès, mais certains éléments de sa vie qui permettent d’appréhender sa patte. La mise en scène du duo joue sur l’originalité, en excluant toute utilisation d’images d’archives ou d’interviews sorties du néant, mais en accompagnant son texte d’étranges visions, de superpositions d’images improbables. On a plutôt l’impression d’être devant un épisode de la Quatrième Dimension, un parti pris esthétique complètement pertinent pour aborder l’univers de Lovecraft.

Comment appréhender la vie d’un auteur, d’un créateur d’univers qui a fédéré des millions d’afficionados à travers le monde? Beaucoup de documentaristes ou réalisateurs de biopics seraient tombés dans le piège de la glorification gratuite, pour conforter des images. Mais Trividic et Bernard s’en fichent. Le portrait de Lovecraft est dressé sans concession. Enfance dans un milieu WASP (White Anglo Saxon Protestant), culte des mythes païens, mais aussi xénophobie, antisémitisme, angoisses existentielles sont la toile de fond de la vie de Lovecraft. Et cette ambivalence démystifie justement un auteur ultra-déifié, et témoigne d’un grand niveau de recul sur l’objet du documentaire, tant on sent un amour profond des réalisateurs pour les écrits et l’esthétique de maître de l’horreur cosmique. Le portrait presque au vitriol de l’auteur pose aussi la question des origines des maux qu’il a créé dans ses écrits, des concepts horrifiques qui sont aujourd’hui au panthéon de la terreur. Les mots de Lovecraft étaient-ils des reflets des maux qui vivaient dans son cœur: la peur de l’autre? De n’être rien dans un univers immense? Les réalisateurs ont le bon goût d’aborder cette question sans y répondre, laissant les spectateurs songeurs face à cette figure de la littérature.

Le Cas Phillips Howard Lovecraft est un documentaire fascinant, à réhabiliter d’urgence, dans lequel il faut chuter à corps perdu, que l’on soit fan de l’auteur ou non. Finalement cela importe peu. L’intérêt réside dans la plongée d’un créateur d’univers horrifiques, guidés avec talent par Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard.

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