[VOX POPULI] “La Horde Sauvage”, l’un des films préférés de Kathryn Bigelow

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Le chaos boy Tristan L’hermite parle de La Horde Sauvage du grand Sam Peckinpah dans notre rubrique consacrée aux lecteurs du site. Pour envoyer vos textes: redaction@chaosreign.fr

«En 1969, sort La Horde sauvage, quatrième film de Sam Peckinpah. Celui-ci ne bénéficie à l’époque que d’une modeste réputation après le succès mitigé de son précédent métrage Major Dundee (1965). Par la controverse qu’elle va susciter, la sortie de ce nouveau film va marquer un tournant dans la carrière du réalisateur.

La Horde sauvage est le récit tragique de la cavale d’une équipe de criminels liés par le destin et un certain code de l’honneur. Les événements s’y déroulent en 1913. Ce groupe de hors-la-loi, mené par le vieillissant Pike Bishop (William Holden) se voit contraint de fuir lorsqu’un de leurs casses vire au massacre. Épris d’un inéluctable besoin de liberté, les hommes vont évoluer dans le Grand Ouest poursuivis par une bande de mercenaires sans vergogne. Voyageant avec une fureur d’exister sans pitié pour ceux qui lui barrent la route, la bande va s’allier à un cruel général mexicain : Mapache, pour attaquer un train de transport d’armes.

Le film fut l’objet d’une certaine censure à sa sortie. C’est d’abord d’une autocensure dont il faut faire mention: après une projection-test, Peckinpah décida de réduire le film afin de retirer certaines scènes violentes qui par leur force évocatrice auraient pu, selon lui, nuire à une bonne lecture du récit par le spectateur (soustrayant par exemple certains plans dans lesquels on peut voir mourir des enfants). Puis il subit de multiples coupes de la part du producteur Phil Feldman après plusieurs projections presse, celui-ci estimant trop longue la durée du film. Certains critiques, fervents défenseurs du film, s’indignèrent alors et affirmèrent qu’elles avaient pour but d’édulcorer la violence du film.

Le film obtient en 1969 l’appellation R rated attribuée par les commissions de censure, qui lui permet d’être distribué correctement jusqu’en 1994, où, contre toute attente, à l’occasion de sa ressortie pour son 25ème anniversaire, le film est réévalué rated-X qui lui doit d’être boudé par la plupart des distributeurs. Néanmoins les commissions de censure ne tarderont pas à lever la mention pour en libérer définitivement le film. La conclusion de tels événements est bien sur la preuve d’un impact toujours aussi fort du film et d’une efficacité toujours aussi grande. Une efficacité par ailleurs revendiquée : «Je pense que beaucoup de gens seront choqués, ou du moins je l’espère. J’ai horreur d’un public passif» dixit Sam Peckinpah.

Le caractère visionnaire de l’œuvre du cinéaste est indéniable. Sam Peckinpah a su toucher une partie de la mauvaise conscience américaine et déterrer les fantômes d’un passé sanglant refoulé par une large part de la production hollywoodienne de l’époque.

Cinq ans avant la sortie du film, Sergio Leone marquait au fer rouge l’histoire du western par l’avènement d’un post classicisme hollywoodien. Leone refondait les codes américains et redéfinissait toute une mythologie de l’Ouest : naissait ce nouveau genre qu’est le Western spaghetti. Peckinpah va totalement bifurquer, prenant à contre-pied cette (r)évolution du western (qui sera reprise par Eastwood et bien d’autres).

La matière première de Peckinpah c’est tout simplement l’ensemble des codes du western classique. L’iconographie telle qu’on la connaît depuis The Great train robbery de Edwin S. Porter (parfois considéré comme le premier western de l’histoire du cinéma), les valeurs qui caractérisent le genre (celles qui persistent depuis toutes ses déclinaisons) sont à première vue présentes tout le long de La Horde sauvage. Le film semble reposer sur des valeurs de bravoure, de liberté, de camaraderie entre les membres de la horde, la cohésion et la solidarité s’accroissent progressivement malgré les conflits qui se succèdent entre les membres. Néanmoins dès les premières minutes du film un tout autre sentiment subsiste aussi : dans chaque image s’insinue une profonde ambiguïté, une nuance qui brouille le manichéisme logique du western. Peckinpah ne cherche pas à éviter les clichés ou à renier le schéma du western. Il démontre plutôt une volonté d’instaurer une distanciation du spectateur: on n’est plus dans la mythologie identificatrice, le film fait preuve d’un réalisme répulsif qui rompt dès les premières images avec toute l’innocence qu’on pourrait rencontrer dans le western classique. La fameuse ouverture du film, ce pré-générique qui présente dans un montage alterné, les hors-la-loi déguisés en rangers américains pour mieux duper la population, et une bande d’enfants qui s’amusent à sacrifier des scorpions à des fourmis rouges affamées, atteste de cette fin de l’innocence. Le monde est violent, le mal est en l’homme, et s’il ne l’est pas génétiquement, il s’est transmit. C’est l’histoire de la représentation de l’Ouest que cible cette séquence.

Ces hommes qu’on devine déjà travestis en soldats et ces enfants au sadisme naturel contribuent à développer l’image d’un Ouest aux apparences trompeuses et à éclairer sous un angle nouveau cette mythologie «propre» longuement entretenue par une grande génération de réalisateurs classiques hollywoodiens. Tout y est sale, jusque dans les décors qui, malgré leur beauté, ne sont constitués le plus souvent que de ruines isolées, de paysages en friche, de très peu de relief … Le seul lieu à l’architecture développée et au semblant de civilisation est la ville de Starbuck, littéralement ravagée dès le prologue.

Il est très difficile de s’identifier aux protagonistes. Les figures sont toutes répulsives, les personnages antipathiques. Le western avant Peckinpah c’était le mythe du cow-boy, le fantasme par excellence. Ici, lorsque l’on croit avoir enfin identifié un semblant d’humanité dans un personnage Peckinpah s’emploie à le détruire l’instant d’après. Au début du film Pike Bishop semble être un leader honnête, potentiel protecteur pour ses compagnons, la figure du cow-boy héros commence à faire irruption, il exécute alors froidement son ami blessé qui faisait, selon lui, ralentir la horde.

Je crois que la plupart de mes films tournent autour des perdants, des solitaires, des inadaptés, des individus qui cherchent quelque chose de plus que la sécurité. Mes personnages sont battus d’avance, ce qui est l’un des éléments primordiaux de la vraie tragédie. Ils ont pris depuis longtemps des accommodements avec la mort et la défaite, alors il ne leur reste plus une illusion, aussi représentent-ils l’aventure désintéressée celle dont on ne tire aucun profit sinon la pure satisfaction de vivre encore.” (Sam Peckinpah)

Une empathie se met malgré tout en place, paradoxale puisqu’elle se fait par l’isolement. C’est dans la fatalité de leur destin, dans leur impossibilité d’échapper à un monde où la vie vaut moins qu’une paire de botte (les mercenaires de Thornton hurlent de bonheur à chaque fois qu’ils voient tomber un cadavre, dans la perspective de le piller), dans leur handicap (Bishop a une jambe blessée) ou dans leur chagrin (Angel trompé par sa femme) qu’on les rejoint. Peu à peu, leur cruauté s’estompe pour laisser entrevoir leur nostalgie et leur désespoir qui trouveront une échappatoire uniquement dans le sacrifice, dernier acte possible dans une violence aussi horrible que jubilatoire.

Le Far West de Peckinpah c’est un monde où la violence n’est plus un moyen de parvenir à une fin mais une fin en elle-même.

Comme Goya dans sa série des désastres de la guerre employait la gravure pour dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, Peckinpah grave l’écran, l’inonde de sang pour éclairer son sujet. […] Soudain une violence sensuelle avait fait voler en éclats le palais des miroirs. C’était une somme de tout ce qui avait précédé et un jalon posé pour tout ce qui a suivi. […] Avec La horde sauvage j’ai vu qu’il était possible d’intégrer dans un même texte le viscéral, le cathartique, le sensuel,l’intellect et la réflexion. Ce film parle du cinéma autant qu’il raconte une histoire.” Kathryn Bigelow

La Horde sauvage est la réactualisation d’un mythe, montrer ce qu’il est vraiment : un mensonge. La réalité du hors-la-loi est baignée de sang, il est fatalement confronté à la violence, et les justes, les représentants de la loi ne sont eux qu’une bande de mercenaires sans scrupules corrompus et avides. La mise en scène des fusillades sublime cette impression d’un chaos où ni morale ni raison ne prévalent. La multiplication des angles accentue l’effet de surprise et désoriente, les morts à l’écran s’enchaînent, dans une frénésie hypnotique. Dès qu’un coup de feu est tiré on assiste à la détonation, puis à l’impact de balle, à la chute du corps par un montage épileptique. Les critiques qui affirmèrent que Peckinpah sublimait la violence dans ce ballet morbide qui traduit pourtant l’absurdité de la mort sans détour, dans sa crasse et son indignité : poussière, moiteur, sang qui gicle. L’effet de répétition des hurlements rend pathétique ces trépas successifs et exacerbe la dimension précaire de la vie, sans valeur. C’est une extermination en série, un chaos orchestré. Dans ce chaos les héros n’existent pas, les personnalités s’estompent, la bestialité ne laisse place à aucun acte de bravoure. Les armes font le travail, les hommes tombent, inexorablement. Tout n’est plus qu’une question de rythme.

La dilatation du temps par le montage se fait par de nombreux plans au ralenti, marque de fabrique de Peckinpah. L’effet du ralenti est de figer la mort dans son mouvement, insister sur l’agonie trop furtive des victimes, des images occultées dans toute l’histoire du Western. Ce sont les contre-champs ou hors-champs de ce qu’on ne voit pas dans les films classiques hollywoodiens.

À l’image de Pike ou Thornton, les deux cow-boys vieillissants du film, nostalgiques d’une époque révolue où ils faisaient équipe, Peckinpah porte un constat sans espoir. Cette tragédie prend à contre pieds toutes les idées reçues du spectateur sur le western.» T. L’H.

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