[VOX POPULI] «On n’a rien fait de mieux depuis “Battle Royale”»

Notre lecteur Edouard Charluet a eu envie de revenir sur son choc ado: la découverte du Battle Royale, l’ultime film de Kinji Fukasaku dans une salle de cinéma. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

Battle Royale, c’est l’œuvre phare d’une vie, celle de Kinji Fukasaku, artisan efficace et reconnu du cinéma japonais. Le prolifique réalisateur avait jusque-là oeuvré dans le genre des films de yakusas (voir ses excellents Le Cimetière de la Morale et Combat sans code d’honneur) ou encore dans la science fiction. Mais sa carrière va ironiquement trouver son apogée dans son dernier film: Battle Royale (il mourra en tournant Battle Royale 2, film achevé par son fils, également co-auteur du scénario). L’histoire de Battle Royale tient presque du concept: dans un futur proche, le Japon ne s’est pas remis du chaos économique des années 90 et s’enlise dans la crise la plus noire. Le taux de chômage augmente, les adultes sont perdus et n’ont plus aucune autorité sur leurs enfants. La délinquance juvénile augmente dramatiquement, et le gouvernement décide d’instaurer une loi censée rétablir l’ordre et la discipline: cette loi, “Battle Royale”, stipule qu’une fois par an, une classe de troisième est choisie au hasard dans le pays puis envoyée sur une île déserte, encadrée par l’armée, où les élèves devront s’entretuer. Si, au bout de trois jours, il reste plus d’un survivant, tous seront exécutés.

Sur la base de cette idée originale et baignant dans l’humour le plus noir, Kinji Fukasaku a réalisé le film ultime. Admiré, haï, vénéré, condamné: l’une des plus grandes controverses pour un film ces dernières années. Une oeuvre culte, à la fois film d’action terriblement haletant et critique extrêmement virulente de la société japonaise, voire de la société en général. Car le film de Fukasaku fait mal, et vise de nombreuses cibles. Dans le contexte d’un pays comme le Japon, on comprend bien qu’un tel pavé dans la mare ait pu créer autant de remous.

Battle Royale inscrit tout d’abord son intérêt dans le thème du conflit des générations. Entre celle de l’après-guerre ayant dû reconstruire le pays et qui fait désormais face à ses désillusions, et la nouvelle, totalement perdue dans un monde cynique où les parents nagent dans l’incompréhension la plus totale devant le mal-être de leur progéniture, le clash est inévitable. Au Japon, où les enfants sont la plupart du temps ballottés entre un père souvent absent, car devant travailler pour nourrir sa famille (ces fameux “salarymen” si chers à Shinya Tsukamoto), et une mère effacée, où le taux de suicide chez les jeunes et la délinquance juvénile augmentent, ce thème trouve un écho particulier. Mais également dans les autres pays, car il s’agit là d’un constat universel auquel chacun peut s’identifier. Battle Royale, film pour ado en crise? Il n’y a ici qu’un pas, que certains n’ont pas hésité à franchir, sans oser reconnaître l’effrayante justesse avec laquelle Fukasaku dresse le portrait d’une génération en perte de repères. Une scène poignante illustre cela très bien dans le film: lorsque le professeur principal, joué par le toujours aussi excellent Takeshi Kitano, téléphone à sa femme et à sa fille et se voit violemment renié par ces dernières, qui le considèrent comme un moins que rien.

Battle Royale, dans son aspect universel, parle aussi plus simplement de la bestialité humaine, thème auquel le concept du film se prête assez bien. La civilisation a-t-elle réussi à faire de nous autre chose que des animaux uniquement préoccupés par leur survie? La réponse est sans appel, et le constat alarmant! Sur l’île, les comportements virent à la violence la plus extrême dès que le “jeu” commence, et cela sans que personne ne prenne le risque de se poser trop de questions: voir pour cela la scène à la fois horrible et hilarante où une fille, au milieu de la classe (devenue hystérique après avoir compris le concept), pose une question au professeur principal, qui réplique aussitôt en lui envoyant un couteau en plein front… Une autre scène illustre aussi bien cela, lorsqu’une des filles fait son jogging sur l’île (elle a bien compris où elle est, là?) et est accostée par un garçon secrètement amoureux d’elle: la discussion vire au “je te tue si tu repousses mes avances”, et finit par le meurtre du prétendant de la manière la plus horrible pour un homme: la castration pure et simple!

Cela met d’ailleurs en évidence l’aspect principal du film: Battle Royale choque surtout par sa violence. Une violence crue, sans détours, parfois tellement exacerbée qu’elle en devient presque irréelle. Si cela choque autant, c’est essentiellement parce qu’il s’agit ici de collégiens à peine sortis de l’enfance. Et il n’y va pas avec le dos de la cuillère: pendus, empalés par des tirs d’arbalète, pulvérisés au shotgun, et j’en passe. Pour exemple, voir l’hallucinante scène dans le phare, qui part d’une anonyme tentative d’empoisonnement dans un groupe de filles pour finir en une véritable boucherie. Fukasaku, en dehors de ses considérations sur l’humanité, en profite aussi pour écorcher la société japonaise au détour de quelques scènes d’un cynisme rare. Voir pour cela la scène de l’exposition des règles de Battle Royale aux élèves: sur un écran, une bimbo, munie d’une casquette militaire, explique avec une bonne humeur effrayante aux participants qu’ils ont trois jours pour massacrer tous leurs adversaires… Charge hilarante contre cette société de consommation poussée à l’extrême, où les individus écrasés par leurs routines ne sont plus que des zombies à qui l’on peut vendre n’importe quoi.

Le film, par sa violence spectaculaire et poussée à l’extrême, provoque une distanciation chez le spectateur et devient presque l’équivalent d’un manga live (si le film est tiré d’un roman, le concept a d’ailleurs aussi été décliné sous forme de manga). Film d’action superbement réalisé, il propose une palette de personnages auxquels chacun peut s’identifier: les deux héros bien sous tous rapports, le groupes d’intellos scientifiques, les discrets, les sportifs populaires, la garce qui utilise ses charmes pour parvenir à ses fins (cette manipulatrice connaîtra une mort à sa mesure!), le moche amoureux de la belle… et surtout, le mystérieux participant volontaire, véritable psychopathe tout de noir vêtu et ne parlant à aucun moment, qui n’est autre que la mort elle-même. Les scènes d’action sont magnifiques, parfois empreintes de symbolisme, et à ce titre la mort du “volontaire” est un modèle du genre: les yeux crevés, au milieu des flammes, il déchaîne tout ce qui lui reste de haine, propageant la mort… De telles scènes d’apocalypse, ainsi mises en scène, peuvent se retrouver dans les mangas où les jeux vidéo (point geek ado: cette scène m’avait particulièrement fait penser à une cinématique de Final Fantasy 7, où Sephiroth, après avoir détruit un village, se tient immobile parmi les flammes…). Cependant, le film propose aussi des moments de pure poésie, comme cette scène toute simple mais désespérément belle où le professeur principal (Kitano) apporte un parapluie à l’héroïne, trempée, dans une forêt de bambous. Il est face à ses doutes, ne dit mot, et disparaît aussi mystérieusement qu’il est arrivé.

Bref, je ne me suis jamais remis de ce film, vu dans une salle de cinéma à sa sortie. Torpillant tous les clichés, descendant en flèche les abus de la société, il propose un message presque anarchiste: ainsi, le film ne se termine-t-il pas par un kanji signifiant “Cours!”? Les seuls personnages s’en sortant sont ceux qui ont refusé de suivre les règles du jeu, et donc les règles imposées par la société: pour Fukasaku, ce comportement est la seule issue, dans nos sociétés modernes, pour conserver son humanité, son intégrité, et finalement sa vie (au sens le plus fondamental du terme). Certains aujourd’hui pourront bien sûr lui trouver des défauts, comme son aspect répétitif (40 élèves, ça fait beaucoup à tuer…), ou son caractère trop extrême pouvant faire perdre de la crédibilité à son message. Mais ces bémols ne sauront contrarier l’impact que ce chef-d’oeuvre a eu sur ma cinéphile. Rien que pour cela, merci Fukasaku-san.

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