[VOX POPULI] «J’ai vu les deux derniers documentaires de Werner Herzog»

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Nos lecteurs sûrs confinés ne manquent pas de films à découvrir, à déterrer, à chérir. Camille Moreau a vu les deux derniers documentaires (mortifères) de Werner Herzog, soit Meeting Gorbachev et Nomad : in the Footsteps of Bruce Chatwin. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

Une drôle d’aura se dégage des deux derniers documentaires de Werner Herzog. La méthode est la même depuis près de vingt ans, mais les horizons semblent se refermer. Le voyage est intérieur, plus que jamais. Il nous présente deux fantômes du passé: Gorbatchev, le dernier dirigeant du régime soviétique, interviewé peut-être pour la dernière fois, et Bruce Chatwin, l’écrivain voyageur, ami et collaborateur du cinéaste, décédé en 1989. A travers ces deux œuvres, et au-delà des portraits qui nous sont présentés, Herzog semble nous annoncer sa propre mort. Le terme est fort c’est vrai, mais il n’a rien d’exagéré.

La mort a toujours flirté avec l’œuvre et la vie de Werner Herzog. Le plus bel exemple reste à ce jour son documentaire de 1977, La Soufrière, sur l’éruption avortée du Piton de la Fournaise. Herzog apprend qu’un homme refuse de quitter les lieux et décide de l’interviewer avec son équipe. Persuadé qu’il va mourir, il annonce simplement qu’il enterrera la pellicule de ce témoignage avant l’arrivée fatale de la lave. L’éruption n’a pas lieu. Herzog est sain et sauf. Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’il défie la mort. Dieter Dengler, Walter Steiner, Reinhold Messner, tous ces héros herzogiens menèrent des vies qui sont un mélange de combat et d’alchimie entre les corps et la nature. Héros, ils survivaient. Anti-héros comme Aguirre, ils sombraient. La mort a ainsi toujours été présente dans les films d’Herzog, mais aujourd’hui, et pour la première fois, elle finit par vaincre ses héros.

Mikhaïl Gorbatchev et Bruce Chatwin sont des héros particuliers dans l’univers du cinéaste, et l’on s’étonne à première vue qu’il leur consacre un film chacun. Tout d’abord parce qu’ils sont déjà célèbres, ils n’ont pas besoin qu’un cinéaste se charge de leur postérité. Ensuite parce que le ton adopté est celui de la nostalgie, et on a rarement vu Herzog dire de ses héros qu’il les aimait. Pourquoi Herzog aime-t-il Gorbatchev? D’un point de vue politique, c’est facilement compréhensible. Progrès social, désarmement nucléaire, différents aspects de la politique menée par Gorbatchev sont expliqués dans le documentaire. Quand on pense à la situation diplomatique actuelle, on se dit forcément que les choses ont empiré. Mais est-ce là le but du cinéaste? Herzog réalise-t-il un film pour faire de la politique? Quand il se rendait en Antarctique, dans Encounters at the end of the world, souhaitait-il nous transmettre un message sur le réchauffement climatique? «Je ne suis pas là pour parler des pingouins» disait-il avec humour et provocation dès le début du film. Ce qui l’intéressait, c’était les scientifiques, les hommes. La fascination qu’exerce Gorbatchev sur Herzog va donc plus loin que la politique. Encore une fois, c’est l’homme qui l’intéresse. Filmer cet homme extraordinaire et recueillir ses derniers gestes, ses dernières paroles.

Le lien entre Bruce Chatwin et Werner Herzog est plus évident, puisque les deux artistes étaient amis. Ils se sont rencontrés en Australie alors que Chatwin travaillait au Chant des pistes et Herzog au Pays où rêvent les fourmis vertes. Ils ont collaboré ensemble en Afrique de l’Ouest, lors du tournage de Cobra Verde, l’adaptation d’un livre de Chatwin. Herzog avait déjà fait part des anecdotes qu’on retrouve ici autour du sac de Bruce Chatwin. Tout deux aimaient le voyage, disons plutôt la marche à pied, et les mythes. Leur lien est cependant plus profond qu’affectif. Ils partageaient en effet la même vision fondamentale de l’art, cette vérité extatique dont parle si souvent Werner Herzog. En effet, quand on lit Bruce Chatwin, on se rend compte que l’image l’emporte souvent sur la réalité. Un arrangement poétique qui n’a rien de trompeur, puisqu’il exprime une vérité plus profonde. Ainsi quand Herzog raconte la dernière fois qu’il a vu son ami, dans une vision horrifique qui nous est partagée, le squelette encore vivant de Chatwin incarne à l’écran le vampire Nosferatu, fantôme de la nuit. Une fois encore, la réalité et les images s’emmêlent pour nous dire autre chose.

Herzog retravaille ses propres images. C’est son véritable sujet depuis Rescue Dawn, l’adaptation plus ou moins hollywoodienne de son documentaire Little Dieter needs to fly. Les exemples se font par dizaines dans chacun de ses projets. Herzog se dépeint donc toujours plus, et aujourd’hui, à travers ces deux nouveaux portraits, il se dépeint sous le signe de la mort. C’est une nouvelle terrible pour l’humanité, mais rassurons-nous puisque le cinéaste nous aura appris au moins une chose: il s’en est fallu de peu pour que ce soit David Bowie qui réalise Cobra Verde.

Nb : Werner Herzog n’est pas mort.

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