[VOX POPULI] «Il faut voir le documentaire ‘Sur les toits’ de Nicolas Drolc»

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Notre lectrice confinée Cécile Zed a envie de défendre le documentaire Sur les toits de Nicolas Drolc, visible sur YouTube. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

Premier film réalisé en 2013 à Nancy, Sur les Toits, est, on s’en réjouit, inclassable. Il constitue une œuvre rare, rebelle et sensible, renouvelant la tradition du cinéma documentaire. Une œuvre qui lance un pont entre une époque, le monde bouillonnant intellectuellement des années 1970, et la nôtre, dont je laisse aux lecteurs le soin des qualificatifs. Ce film documentaire dont la fabrication et la distribution ont été entièrement réalisées de manière «contre-culturelle», éloignée de l’écosystème audiovisuel, est visible gratuitement sur Youtube.

Pendant que maugréent les citoyens de 2020, malheureux d’être enfermés à l’intérieur et pour qui l’assignation à résidence est parfois vécue comme une privation de liberté, des révoltes dans les prisons européennes éclatent depuis le mois de mars. Les photographies d’Antonio Calanni et Flavio Lo Scalzo illustrant l’article du journal Le Monde «En Italie, la révolte des prisons» du 20 mars 2020 résonnent, écho temporel saisissant, avec la photographie de l’affiche du film Sur les Toits.

L’argument de ce film très documenté et au ton libertaire, se trouve dans un événement local qui se propagea dans toute la France: la révolte des détenus de la maison d’arrêt Charles III de Nancy, région Grand-Est et autrefois Lorraine, le 15 Janvier 1972. Le film met en lumière l’une des nombreuses luttes menées par les défenseurs des droits civiques: la condition des prisonniers. En effet, le disputant aux États-Unis, où le système carcéral est pourtant privé, la France est elle aussi championne de l’insécurité et de l’insalubrité dans les prisons. Les conséquences sont dramatiques: augmentation du malaise des détenus, cercles vicieux de la violence et de la terreur menant à des conduites suicidaires. Le film ne tergiverse pas. Il dit les faits, matériaux à l’appui: archives télévisées de plateaux et de reportages, coupures de journaux, films amateurs en couleur et noir & blanc, gravures. Les personnages: deux détenus et un gardien ayant assisté aux événements, que le réalisateur a retrouvés. Ils nous partagent leurs souvenirs émus, malgré les larmes gelées par le recul de quarante années. La mise en scène de l’intime s’élabore subtilement en choisissant de saisir la parole de ces hommes dans leur espace domestique, à l’instar des personnages d’East Punk Memories, documentaire culte de Lucile Chaufour sur la mémoire punk sous le régime communiste.

Dans Sur les toits, les témoins qui nous restituent cette parole sensible sont placés sur un pied d’égalité avec des commentateurs de renom: l’avocat Maître Henri Leclerc, réputé pour ses prises de position relatives aux Droits de l’Homme, et Daniel Defert, militant ayant cofondé le «Groupe d’information sur les prisons» avec son ancien conjoint, qui n’était autre que l’immense philosophe Michel Foucault. Enfin nous est livrée la parole sage et engagée de Serge Livrozet, écrivain, ancien détenu lui-même, militant anarchiste et ami du réalisateur. Sont ainsi réunies les histoires, personnelles, d’hommes dont Pierre Michon aurait pu faire le portrait dans ses Vies Minuscules et d’hommes qui portent la conscience sociale dans l’environnement médiatique contemporain. Ce geste esthétique est bien évidemment politique, et pensé ainsi par l’auteur. 

Si le prétexte est donc cet événement historique de Janvier 1972, il s’agit aussi d’une façon de porter un regard en creux sur une ville de taille moyenne de la France des années 2010. La caméra, curieuse, observe Nancy se construire, les quartiers émergents proposant aux habitants de bâtir une nouvelle mémoire pour le prix de l’ancienne. Au passage, Nicolas Drolc nous rappelle que le bâtiment de la prison du film, autrefois située au centre-ville et jouxtant la gare, donc immanquable, a été rasé. Le film l’évoque en exergue: en 2009, la prison a été reconstruite en bordure de la ville, loin des regards, les détenus transférés au nouveau Centre Pénitentiaire de Nancy-Maxéville.

Les voyages dans l’espace et le temps, ces travellings mélancoliques, tissent entre les séquences un habile récit. Le tout a été pensé méticuleusement par le réalisateur. On perçoit cette unité artistique de l’image à la bande sonore originale, douce et mélodieuse balade folk. La piste de l’exploration musicale constitue d’ailleurs pour Nicolas Drolc la trame de sa filmographie postérieure: l’exceptionnel Bungalow Sessions, balade at home dans la liberté folk des marginaux américains, et son tout dernier film, encore inédit à ce jour: This film should not exist. Nous vous les recommandons très chaleureusement.

Sur les toits, manifeste expérimental très abouti, s’inscrit à sa façon dans le «cinéma du réel», car il correspond à ce que Guy Gauthier, enseignant et critique français, nomme, pour résumer l’essence de l’esthétique du film documentaire «un défi majeur: convaincre de l’authentique quand les qualités de conviction du simulacre l’emportent».

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