Notre lecteur Guillaume Agard avait envie de souhaiter un joyeux anniversaire à Batman (80 bougies!) en rendant hommage au fabuleux super-héros de 1966, décliné par Leslie H. Martinson. Envoyez vos textes: redaction@chaosreign.fr

«L’annĂ©e 2019 est l’occasion de fĂŞter les 80 ans de Batman, qui trĂ´ne incontestablement au sommet du panthĂ©on des super-hĂ©ros. Ce succès s’explique par la remarquable adaptabilitĂ© du personnage, qui peut aisĂ©ment ĂŞtre dĂ©clinĂ© en film, animation, ou sur papier imprimĂ© – au sein d’univers sombres ou colorĂ©s, et porter, avec une Ă©gale Ă©lĂ©gance: collants, combinaison en latex, armure en Kevlar, ou oreilles pointues en briques du Danemark…

Afin de lui rendre un hommage Ă  la hauteur de l’Ă©vĂ©nement, nous allons revenir sur la seule Ĺ“uvre qui offre un panorama complet de sa condition de justicier masquĂ©. Il s’agit, contre toute attente, du Batman de 1966, rĂ©alisĂ© par Leslie H. Martinson, avec le regrettĂ© Adam West et l’indissociable Burt Ward dans les rĂ´les principaux. C’est le moins qu’on puisse dire, la sĂ©rie du mĂŞme nom, dont le film est un condensĂ© au format panoramique, est gĂ©nĂ©ralement vue comme un concentrĂ© de kitsch un brin ridicule, rendue obsolète par les visions postĂ©rieures et prĂ©tendument plus “adultes” de Tim Burton et Christopher Nolan. Or, si l’on met de cĂ´tĂ© ces a priori rĂ©ducteurs, ce Batman sous le soleil de Californie s’avère ĂŞtre une expĂ©rience chaos riche en enseignements, dont on ne devrait pas se priver, surtout par les temps qui courent.

Rares sont les films qui passent un contrat aussi explicite avec le spectateur. En ouverture du gĂ©nĂ©rique aux accents pop que n’aurait pas reniĂ© le Jean-Luc Godard de l’Ă©poque, les producteurs dĂ©dient cette aventure aux authentiques combattants contre le crime, ainsi qu’aux amateurs de tous bords, que ce soit d’absurde, de bizarre, de spectacle enfantin, ou de fun en gĂ©nĂ©ral. Merci de l’attention. Ă€ partir de lĂ , la croisade commence, et la structure rĂ©pĂ©titive en deux Ă©pisodes laisse place Ă  une succession de pĂ©ripĂ©ties pleines d’inventivitĂ©, de second degrĂ©, et d’une constante gĂ©nĂ©rositĂ© plastique (la fameuse attaque de requin Ă  base d’aĂ©rosol, la chevauchĂ©e des parapluies, la course “contre la bombe”…), mĂŞme si le tout n’est qu’un Ă©largissement des horizons de la sĂ©rie, souvent cantonnĂ©e Ă  deux portions de backlots. Comme souvent, l’intĂ©rĂŞt, comme le diable, ou chaos dans le cas prĂ©sent, rĂ©side dans les dĂ©tails. Et de cette histoire qui voit les ennemis de Batman s’allier pour concocter un complot aux dimensions internationales, on retiendra surtout la passion, sous toutes ses formes, qui transpire de l’ensemble, vingt-quatre fois par seconde.

En effet, tout, dans ce projet, en faisant appel Ă  la bienveillante complicitĂ© du spectateur, tĂ©moigne d’une authentique foi dans le genre humain; et en sa capacitĂ© Ă  se raconter des histoires, afin de rĂ©vĂ©ler au monde une beautĂ© qui parfois lui Ă©chappe. Concrètement, sur la forme, les artifices du cinĂ©ma, transparences, dĂ©cors peints, stocks-shot, gadgets Ă©tiquetĂ©s, vĂ©hicules bat-customisĂ©s… font irruption au milieu des Ă©lĂ©ments du monde rĂ©el, crĂ©ant ainsi une magie singulière. Ă€ ce titre, les plans les plus poĂ©tiques sont ceux, documentaires, oĂą Batman et Robin courent au milieu de badauds se retournant sur leur passage, images visiblement captĂ©es sans autorisation, et qui amènent “un peu de rĂŞve Ă  notre vie”, pour paraphraser Julien Lepers, autre interprète (indirect) du chevalier noir.

C’est un peu comme si Georges MĂ©liès rencontrait la Nouvelle Vague. Sur le contenu maintenant, le film rĂ©vèle l’essence du personnage et de son combat avec une nonchalance matinĂ©e d’optimisme. Batman est dĂ©fini juridiquement comme un “agent de la loi assermentĂ©”, au cours d’une confĂ©rence de presse oĂą son statut ambigu est questionnĂ©. En parallèle, l’alter ego de Bruce Wayne se charge d’Ă©duquer Dick Grayson/Robin, Boy Wonder dont les principes restent Ă  affĂ»ter. Suite Ă  un discours de prĂ©vention sur les mĂ©faits de l’alcool, l’homme chauve-souris lui donne une leçon de tolĂ©rance inattendue, prenant les “poivrots” en pitiĂ©, les dĂ©clarant citoyens comme les autres. Enfin, les Nations Unies prennent une part importante dans les enjeux qui poussent tout le monde Ă  se battre Ă  grand renfort d’onomatopĂ©es, et le film encourageait discrètement un rapprochement Est-Ouest, vingt ans avant Rocky IV. Les dissensions politiques allant de pair avec l’histoire d’amour non consommĂ©e entre le protagoniste milliardaire et la femme-chat/journaliste soviĂ©tique infiltrĂ©e.

De leur brĂ»lants Ă©changes, on apprendra, sur fond de chansonnette francophone, de quoi sont remplies les poches des capitalistes amĂ©ricains, et le cĹ“ur de celui qui a consacrĂ© sa vie au service du maintien de l’ordre. Le bien triomphe, et l’Ă©quilibre du monde est rĂ©tabli façon dynamique tandem («dynamic duo» en VO, «intrĂ©pides jeunes gens» dans la sĂ©rie), soit avec une bonne dose d’imagination au pouvoir. Finalement, c’est peut-ĂŞtre de lĂ  que Batman tire les siens, quelque soit son accoutrement ou ses incarnations successives, et la raison pour laquelle il continuera de veiller sur Gotham City encore longtemps.
N’est-ce pas, Mr. Pattinson?»

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