Notre lecteur Thibault Rivera nous parle de Disco Elysium, jeu de rôle sur PC (Steam et GOG). Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

«Fond de bouteille pour joueur dépressif. Par chance, c’est du Romanée-Conti et ça réveille. Le fond, le personnage que vous incarnez dans ce jeu de rôle le touche dès l’introduction. Sur le papier, Disco Elysium est un RPG d’enquête concocté par Robert Kurvitz et son studio estonien ZA/UM, dans lequel vous incarnez un détective chargé de résoudre un meurtre dans un monde rétro-futuriste où le disco est une religion planétaire. Ok.

Concrètement, le jeu s’ouvre sur un écran noir, où des voix rocailleuses sorties du plus profond des caniveaux invitent le joueur à rester avec elles, là, au fond. De toute évidence dans le coma après ce qui semble avoir été une soirée arrosée de plus dans la vie d’un alcoolique et toxicomane fini, vos voix intérieures vous lancent un message clair: sortir de l’abysse comateuse, c’est s’exposer aux maux infiniment plus douloureux de la réalité. Le réveil n’apporte aucune réponse, mais toujours les mêmes questions, celles-là mêmes qui vous ont poussé à vous saboter. Alors à quoi bon ? Un poil décontenancé, le joueur, joyeux luron voulant jouer, navigue dans un système de jeu simple où il choisit les réponses et se dépêtre finalement des voix, parvenant à les faire taire et à réveiller notre Humphrey Bogart au nez enfariné. Rira bien qui rira le dernier.

Croyant lancer un jeu d’enquête de plus, le joueur se retrouve propulsé dans une œuvre radicale, plus proche d’un bouquin de Dostoïevski que de L.A. Noire. Se déplaçant dans un monde où il passe le plus clair de son temps dans des tunnels de dialogues, le joueur fait la rencontre d’une myriade de personnages dont l’interprétation vocale (uniquement en anglais) est un régal d’accents et qui vont rapidement lui faire comprendre que l’enquête ne compte pas pour grand-chose dans Disco Elysium. Si sa lente résolution reste passionnante, les dialogues (intérieurs ou avec des personnages extérieurs) sont surtout l’occasion de digresser sur à peu près tous les sujets problématiques imaginables de l’existence : désillusion des modèles idéologiques et politiques, inégalités raciales, de genres, de classes, schéma d’autodestruction, aspirations professionnelles déçues, dysfonctionnement des relations humaines, vacuité de l’amour, de l’avenir. Le tout constamment saupoudré d’un soupçon de dépression. Pour chaque problème, simple ou existentiel, il vous faut faire un choix dont le jeu se rappellera toute la partie et qui orientera complètement vos interactions avec le monde extérieur et vos propres réflexions futures. Le jeu impressionne dans sa radicalité, comme s’il poussait le concept du jeu de rôle dans des retranchements insoupçonnés. Pris dans ce tourbillon de pensées et d’émotions qu’il faut inlassablement classer via des mécaniques de jeu bien ficelées, le joueur commence à regretter d’être sorti de l’abîme et pleure sa dernière partie de Fortnite. Si la charge peut paraître lourde, l’humour noir désespéré et la poésie de l’écriture permettent de faire passer la pilule de ces quelques 40 heures de dialogues sponsorisés par Xanax. Le jeu ne tue pas non plus tout espoir de changement: le personnage tout comme joueur peuvent ressortir de l’expérience changés, portés vers des lendemains plus solaires.

C’est aussi grâce à une certaine extravagance propre que Disco Elysium maintient l’attention intacte, punissant les joueurs voulant se réfugier derrière des réponses conciliantes et peu tranchées et récompensant «l’esprit disco», cette touche de folie qui affirme la personnalité de chacun. Choisir de devenir un féministe révolté, adepte de l’objectivisme et tenant le speed comme révélateur d’un ordre nouveau, c’est s’assurer des résultats plutôt amusants dans Disco Elysium.

Très autoréflexif dans son approche du genre RPG, Disco Elysium n’est pas un jeu aimable, et ne se laisse jamais approcher d’un regard. Tout y est toujours une affaire de fond. Certes, la forme est aussi léchée: les toiles sublimes que constituent chaque espace de jeu sont autant d’artworks peints à la main où les existences misérables des personnages se rencontrent dans une orgie de coups de pinceaux. Si les animations sont très limitées (pas d’animations faciales lors des dialogues, interactions limitées à des clics), le monde parcouru est lui inédit, mélange de steampunk façon Dishonored et de ville-monde néonisée à la Blade Runner pour un rendu unique. Accompagnant musicalement les pas de votre alcoolique préféré, le groupe anglais British Sea Power a retravaillé une trentaine de morceaux de leur répertoire, achevant d’offrir une atmosphère singulière au titre. Mais tout cela ne constitue finalement qu’un vernis, la partie visible de ce que ce monde original et incroyablement profond a à offrir. Car c’est bien en parcourant les méandres de milliers de lignes de dialogues que l’histoire entière d’une civilisation se révèle au joueur, en même temps que la complexité du meurtre à résoudre et les affres de l’existence. Aller chercher le fond et y trouver un intérêt ludique, voilà le lumineux programme auquel Robert Kurvitz et ses équipes vous convient. Transformer en terrain de jeu le fond d’une piste de danse tristement éclairée par une boule disco, le fond d’une mauvaise bouteille de rosé, les bas-fonds d’une ville mourante, le fond des choses, le fond de votre crâne, le fond du fond. Au fond, ça valait le coup, non?»

Disco Elysium
ZA/UM
Sorti en 2019 sur PC et Mac puis en édition définitive en mars 2021 sur PC, Mac et consoles sous le nom de Disco Elysium : The Final Cut

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