[VOX POPULI] De Noé à Oshima, Pierre déshabille le Chaos

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Notre lecteur Pierre Guidez révèle avec passion sa cartographie du chaos. Pour envoyer vos textes: redaction@chaosreign.fr

«Messieurs et mesdames de la rédaction du Chaos,

Voici, tout apprêté, mon propre sentiment d’un «TOP 5 CHAOS», reflet d’une idée immédiate et non immuable, puisque le chaos est l’élément qui, plus que n’importe quel autre, ne cesse de se mouvoir.

Et, évidemment, puisque l’on parle de mouvement, on ne peut passer à côté des longs plans-séquences magnifiquement nauséeux d’Irréversible (Gaspar Noé, 2002). Après visionnage, le sentiment qu’effectivement on ne peut revenir en arrière, et que ce film se grave irréversiblement dans la mémoire de son spectateur. Mais faisons fi de la vaine polémique qui entoure sa évidemment compliquée-à-regarder scène de viol, et concentrons-nous davantage sur la maîtrise visuelle qui bouscule à chaque instant la rétine. Malgré son sujet, c’est un film qui danse beaucoup, ou du moins la caméra, qui ne se lasse jamais de faire des galipettes entre deux voitures, entre deux pénétrations, entre deux putes, entre deux coups de poings. Puis qui s’arrête, se fige, et meurt, à l’acmé de son horreur. Pour repartir, moins sereine, discrètement, lorsque tout le malheur s’estompe pour qu’amour refasse surface. Et voilà là bien sûr la plus belle force de ce cinéma: faire des instants de beauté des moments sincèrement sublimes, parce que c’est tout éreinté, puant encore la sueur, que le spectateur s’en voit récompensé pour son effort.

Maintenant que nous sommes entrés dans le monde de la sueur et de la saleté, faisons un détour par la Hongrie et intéressons-nous au cinéma d’un alors tout jeune réalisateur, György Pálfi et de son Taxidermia (2006). Un film extrêmement organique, qui s’intéresse, plus que n’importe quel autre, à la matière et aux excès du vivant. La texture même du vivant est questionnée et poussée à l’extrême, une interrogation qui se fait par le prisme générationnel: tour à tour nous sont présentés le grand-père, le père, et le fils, dans leurs excès et leurs saloperies. Du plus vieux, exécuté après avoir enculé une truie, au plus jeune, taxidermiste acharné qui va jusqu’à défaire son père et ses chats de leurs organes vitaux pour en immortaliser l’aspect. Et le père, parlons-en, un «sportif» de haut niveau dans des concours de bouffe, engloutissant des quantités innommables de nourritures pour gagner des médailles. Au-delà de son synopsis atypique, on a affaire à un réel metteur en scène, puisqu’il arrive à investir sincèrement les corps et la chair dans chacun de ses tableaux: un film dans lequel tout est crade, tout est sale, mais où tout y est tellement poussé à l’absurde que le dégoût se confond avec le rire (parfois, hein, c’est pas non plus des rires en cascades).

Premier film de cette sélection non présenté à Cannes, le très français Martyrs (Pascal Laugier, 2008) avait pourtant tout pour plaire à un public cannois en quête de sensations fortes: de longues scènes de tortures sur des femmes et un tout jeune Xavier Dolan se faisant exploser la tête au fusil à pompe. On a affaire à un cinéma viscéral, an-esthétique, qui présente la violence sans aucun filtre et surtout sans aucun frein. Et si sont déclinées d’insoutenables sévices physiques tout au long du film, la brutalité réelle ne se situe ici pas dans le corps mais dans l’esprit, à deux échelles: d’abord dans l’esprit de Lucie, traumatisée depuis qu’elle s’est échappée de ses bourreaux, rongée par l’horreur et la culpabilité en même temps, et enfin de la civilisation entière, qui se révèle au travers des tortionnaires comme la chose la plus brutale qui soit. La force ici du cinéma de Laugier, c’est de faire de ce qui aurait pu être un bête torture-porn trashouille un film sincèrement ambitieux, brassant bien plus de thématiques que son seul pitch laissait transparaître.

Trop souvent éclipsé à cause de la réputation de son aîné pourtant bien trop mou L’Empire des sens, L’Empire de la passion (1978) de Nagisa Oshima est un film qui écrit CHAOS en lettres de sperme sur les pavés d’un petit village japonais à la fin du XIXème siècle. Ce n’est vraiment pas un hasard si ce film a écopé du prix de la mise en scène au Festival de Cannes, du fait de son onirisme plastique éclatant à chaque instant, mais il est bien plus étonnant qu’il n’ait pas plus profondément marqué le cinéma que les autres films de son cinéaste (dont, on y revient, l’assez ennuyant Empire des sens). Les grosses lettres de son scénario sont pourtant bien excitantes: une aubergiste est poussée à l’adultère par un garçon plus jeune, et ce dernier finit par pousser l’amante à tuer son mari, et jette le cadavre dans un puits. Le fantôme du mari revient les hanter lors de leurs ébats, tandis que le village soupçonne peu à peu les deux amants, poussant le vice jusqu’à l’humiliation et à la torture publique. Un cinéma placé entre érotisme et fantastique, visuellement à couper le souffle. Une forme qui n’est à aucun moment au détriment du fond, bien réel, de cette fresque qui s’intéresse à autant de questions que sont celles de la manipulation (manipuler et être manipulé), des forces attractives du désir, et du poids de la culpabilité. Enfin, à certains égards, dans sa dernière partie, le film fait penser par son traitement du village et des villageois à un autre bijou bien connu du chaos, Dogville (Lars Von Trier, 2002).

Enfin, finissons ce petit tour par l’incroyable(-ment étonnant) Spring Breakers (2013) d’Harmony Korine. Et si voir des icônes Disney Channel être débauchées devrait être un argument suffisant pour aimer un film, ce n’est pas là au cœur de l’amour profond que je peux vouer pour ce film. Peut-être que la photographie, dont la responsabilité incombait à Benoît Debie connu surtout pour sa collaboration dans tous les films de Noé, à chaque instant magnifique, participe à ce plaisir. Ou la poésie, latente, qui comme toujours chez Harmony Korine (Gummo, en première ligne) est enchevêtrée dans la vulgarité. Toute la trivialité du monde est revêtue d’un manteau de paillettes dans Spring Breakers, et donne ses plus belles heures de gloire à notre bien aimée Britney Spears.

Dans l’espoir que règne le chaos,
Pierre»

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