Notre lecteur Fabrice Brognier reste effaré par la manière dont Irréversible de Gaspar Noé a été traité à sa sortie, comme un simple scandale et rien de plus dans l’histoire du cinéma. Pour envoyer vos avis, vos critiques, vos coups de gueule, un mail: redaction@chaosreign.fr

On se souvient encore du bordel à Cannes en 2002 avec Irréversible et ses 9 minutes de viol de Monique Bellucci qui avaient fait fuir tous les festivaliers présents le soir de la première. Fin de la projo dans les sifflets et les applaudissements. Au fil du temps, les spectateurs se sont heureusement au fil du temps rendu compte de la valeur du film qui n’a évidemment rien d’un vomitif qui gerbe sur le monde mais tout d’un très grand film qui célèbre l’amour et la vie. Avec ses moments les plus extatiques et les plus douloureux. C’est simple, juste et beau. Il faut dire aussi qu’Irréversible reposait au moment de sa sortie sur l’astuce marketing maligne et un peu provocatrice selon laquelle il fallait quitter le film au bout d’une demi-heure. Erreur: c’était précisément la chose à ne pas faire tant le film repose sur deux blocs diamétralement opposés qui, d’une certaine façon, se correspondent. Les spectateurs les plus mécontents avaient traité le cinéaste de tous les noms, de facho à pervers, alors qu’Irréversible s’impose comme une pure œuvre d’humaniste qui, avec son montage inversé, détruit à sa façon le temps qui détruit tout. Malgré le fataliste carton final qui n’est pas, contrairement à ce qu’on peut penser, dénué de sens. Le style improvisé, pris sur le vif, avait pour but de capter l’instant présent pour montrer que nous ne sommes pas maîtres de nos actes. Mieux, Noé brouille les pistes entre la réalité et la fiction: dans la scène de la boîte, Marcus (Vincent Cassel) dit aux deux filles qui dansent avec Alex (Monica Bellucci) qu’il s’appelle Vincent alors qu’il s’appelle Marcus. Toujours dans la même scène, Alex part rejoindre une amie au premier étage ; et les mots qu’elles s’échangent sont insignifiants. Elles remettent à plus tard une véritable discussion, comme pour fuir le présent. Or ce que le film semble nous dire, c’est qu’il faut profiter de la vie et de chacun de ses instants tant le monde peut parfois être cruel, violent et imprévisible. 

Ainsi, les dialogues sonnent juste parce qu’ils ne sont pas écrits, ordinaires, avec des hésitations, des soupirs, des maladresses. Cela donne lieu à des scènes lumineuses (la fameuse scène du métro). On peut également y voir une œuvre de cinéphile. Outre l’influence de Schizophrenia de Gerard Kargl dont il se revendique un fan absolu (et il a bien raison), Gaspar Noé révèle son viscéral amour au cinéma de Stanley Kubrick que ce soit dans le structure binaire (Orange Mécanique, le prénom Alex et les deux parties dissemblables) au tunnel rouge (agression rouge de Bellucci, agression bleue du clochard). De même, les accusations homophobes (la scène des backrooms aux rapports bestiaux sont à mettre en résonance avec la tendresse et l’humanité de celle avec Vincent et Monica nus et amoureux comme au paradis – peu surprenant qu’elle lui fasse manger une pomme) ou racistes (les attaques envers le taxi chinois) sont infondées tant le film passe en revue les marginaux sur lequel on passe le temps à reporter nos problèmes bourgeois. En filigrane, Noé tend à montrer la part de monstruosité enfouie en chaque homme, même le plus civilisé, et ausculte le petit démon qui somnole en chacun de nous, qui peut se réveiller lorsqu’on massacre gratuitement la chose la plus précieuse au monde (revoir le regard de Cassel lorsqu’il découvre le corps de Bellucci en sang sur la civière). Irréversible, c’est certes une terrifiante histoire de vengeance qui démontre l’absurdité de la loi du talion (qu’on se le dise, point d’apologie de l’auto-défense) mais aussi et surtout une immense histoire d’amour, tellement inacceptable que certains ont refusé de l’admettre. Tant pis pour eux…

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