[VOX POPULI] «C’est ici qu’on peut envoyer sa déclaration d’amour à Brian de Palma?»

Notre lecteur François Fazio avait envie de partager avec vous son amour pour Brian de Palma. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

Comment pourrait-on décrire le cinéma de De Palma? Quel mot serait le fil conducteur de toute sa filmographie? A mon sens, il n’y en a qu’un: Obsession (terme de son 10° film en 1976). Une Obsession concernant des événements politiques, cinématographiques et de mise en scène. En 1963, la guerre du Vietnam fait des ravages dans le camp Américain (la télévision n’est pas encore censurée). De Palma, 23 ans, a réussi à se faire réformer. Ce jour du 30 novembre, il apprend effaré, comme le reste des Etats-Unis, la mort de John F. Kennedy à Dallas. Quelques mois plus tard, il découvrira à la télévision la cassette d’un certain Zapruder, qui a filmé l’exact moment où Kennedy se fit assassiner de 2 (3? 4?) balles dans la tête. Et plus le temps passe, plus l’enquête piétine et plus la cassette est analysée, moins elle apporte les clés de l’énigme; pire, elle la rend encore plus confuse. De Palma assiste donc impuissant à la puissance manipulatrice des images (la photo truquée de Lee Harvey Oswald une arme à la main en rajoute même une couche). Ecoeuré, De Palma dira même: «J’ai perdu mon innocence cette année-là».

Dès lors, ses premiers films seront de virulents pamphlets sur la guerre du Vietnam et sur la mort de Kennedy. Le premier sera Greetings (1967) avec en tête d’affiche et pour la première fois au cinéma Robert De Niro (film d’auteur qui rencontrera un fort succès et qui bénéficiera même d’une suite trois ans plus tard, toujours avec De Niro, Hi Mom!). Les premières images se focalisent sur un présentateur télé qui développe les nouvelles du front pendant que trois copains font tout pour ne pas y aller et font toutes les conneries possibles et inimaginables. De Palma entend dénoncer ici la manière qu’adopte le gouvernement US pour désinformer ses compatriotes en manipulant les images. Pour De Palma, la grande faiblesse des images, c’est le point de vue unique. Lorsque l’on nous montre une scène en plan séquence, le réalisateur se focalise tout naturellement sur une partie de la réalité et, par conséquent, occulte tout un autre pan de cette même réalité. La scène ainsi tronquée, il est difficile non seulement de se faire un jugement à partir d’images fixes mais il est encore plus délicat de résoudre un problème avec aussi peu d’éléments. En effet, qu’aurait-il advenu de l’enquête sur le meurtre de Kennedy si Zapruder ne s’était pas focalisé sur la voiture du président mais avait tourné sa caméra dans la direction du premier coup de feu, voire du deuxième ou même du troisième? Cette question, De Palma se l’est toujours posée, et se la pose toujours. Dans Blow Out (1981, remake de Blow Up d’Antonioni) d’ailleurs, le héros reconstituera l’accident en film grâce aux photos d’un mac (Denis Franz) – premier point de vue -, additionnées à sa prise de son 2ème point de vue. Un fantasme que De Palma aurait aimé voir pour la reconstitution du meurtre de Kennedy mais qu’il ne verra jamais faute de n’avoir qu’un seul point de vue, le point de vue unique. Peut-être même que d’autres éléments existent, mais que le gouvernement ne nous montrent pas. Une théorie qui alimente un peu plus la théorie du complot.

De cette expérience, le mensonge véhiculé par les images, De Palma restera traumatisé, il se sentira trahi par l’objet de sa passion. Il dira par ailleurs à cette occasion: «Une pellicule véhicule 24 (images) mensonges à la seconde». Une bonne partie de sa filmographie portera les stigmates de cette trahison: Obsession, Phantom of the Paradise, Blow Out, Outrages, Mission Impossible, Snake Eyes. Tous ces films ont un point en commun: la trahison, le complot et cette impuissance face à ceux qui le fomentent. Dans Phantom of the Paradise (1974), Winslow Leach (William Finley) est trahi par son producteur, Swan, qui lui utilisera sans autorisation sa musique pour son opéra rock. Dans Obsession (1976), Michael Courtland est trahi par son meilleur ami (John Lightow) qui aura monté, dans son dos, l’enlèvement puis le meurtre de sa femme pour ne pas avoir payé la rançon. Dans Blow Out (1981), Jack (John Travolta) se trahit lui-même involontairement en s’investissant dans l’enquête sur la mort accidentelle (?) d’un sénateur, futur potentiel président des Etats-Unis. Dans Body Double (1984), Jake Scully (Craig Wasson) est trahi par celui qui lui prête son appartement qui a besoin d’un alibi pour le meurtre qu’il a commis. Dans Outrages (1989), Eriksson (Michael J. Fox) est trahi par ses proches lorsqu’il entend dénoncer le viol d’une vietnamienne par le commandant Meserve (Sean Penn) et son équipe. Dans Mission Impossible (1996), Ethan Hunt (Tom Cruise) est trahi par son mentor, Jim Phelps (Jon Voight) qui a monté un complot meurtrier à Prague afin que Hunt en porte la responsabilité. Dans Snake Eyes (1998), Rick Santoro (Nicolas Cage) est trahi par son ami Kevin Dunne (Gary Sinise) qui a élaboré le meurtre d’un sénateur qui tentait de s’opposer à un projet militaire. Dans les filmographies des plus grands réalisateurs, il y a toujours des héros types. Ceux de De Palma sont souvent trahis au début et doivent ensuite reconstruire tous seuls le puzzle qui leur permettra d’accéder à la vérité. Voilà pourquoi j’adore son cinéma, il me donne à voir au-delà de toutes les images.

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