Visitor Q est sorti dans les salles françaises en 2001, quelques mois après l’extraordinaire Audition et donc après la révélation Takashi Miike à son nouveau public d’occidentaux avides de chocs exotiques.

PAR ROMAIN LE VERN

Portrait d’une famille japonaise: le père est un journaliste raté dont les employeurs ne veulent plus et qui couche avec sa fille prostituée. La mère, elle, vend de temps en temps son corps afin de payer l’héroïne qui lui permet d’oublier que son fils la frappe. Quant à celui-ci, il se fait régulièrement humilier et tabasser par ses camarades de classe. Le père décide de réaliser un documentaire sur son fils. Arrive alors un inconnu qui va bouleverser cette vie de famille.

Cette ravissante chaosserie fait partie d’une série de six longs métrages commandés par la société de production Cinerocket ayant en commun le thème de l’amour, tournés par des réalisateurs japonais en DV entre Octobre 2000 et Mars 2001. On a oublié tous les autres mais pas Visitor Q. Et comme vous l’avez sans doute déjà compris en jetant un œil au synopsis, il s’agit d’un pastiche very trash du Théorème de Pier Paolo Pasolini dans lequel un personnage tombé du ciel (Terrence Stamp à la fois ange et démon) bouleversait une famille bourgeoise bouffée par des névroses et des fantasmes inavouables et lors de sa disparition, aussi soudaine que son arrivée, les abandonnait seuls avec la frustration (seule la bonne, sanctifiée, s’en remettait). La différence notable et ironique dans Visitor Q, c’est que l’inconnu (Kazushi Watanabe) n’a pas besoin de faire grand-chose de plus pour bousculer cette cellule familiale cramée de partout. Interviewé, Miike se souvient: «Il y avait un producteur qui était en charge de ce film en particulier et qui était avec nous sur le tournage. Il était assez content de sa tournure. Mais la productrice générale pour toute la série, qui a vu le film une fois fini, n’était par contre pas très contente! Comme nous étions complètement libre de faire ce que nous voulions, c’est exactement ce que nous avons fait. Le fait qu’elle soit une femme a peut-être fait qu’il lui a fallu plus de temps pour pouvoir apprécier un tel film. Si vous regardez les autres films de la série, aucun d’eux ne sont véritablement bizarres ou étranges, ils suivent tous plus ou moins une structure normale. Mais ils nous ont dit que nous étions libres, ils ne peuvent pas, par la suite, se plaindre du résultat final.»

Aussi, la proposition Visitor-Panpan-culcul de Miike, interdite aux mineurs au Japon et interdite aux moins de 16 ans lors de sa sortie dans les salles françaises, consistant Ă  transgresser tout ce qu’il restait Ă  transgresser après des annĂ©es de Pasolini, de Ferreri et de Makavejev (l’inceste, la nĂ©crophilie, le viol, la prostitution, la scatologie, on en passe), est Ă©videmment trop Ă©norme, trop extrĂŞme pour ĂŞtre prise au sĂ©rieux. “Un peu comme dans les premiers Almodovar?”. Parfaitement, Simone. Alors bien sĂ»r, on peut toujours penser qu’il y a mieux Ă  faire et Ă  voir ailleurs que dans ce cloaque d’impuretĂ©. Mais mieux vaut prendre au millième degrĂ© ce quartier très interdit et rire parfois aux Ă©clats devant cette farce tragicomique expĂ©rimentale, tournĂ©e en cinq jours avec la collaboration active du chef-op Hideo Yamamoto (Hana-Bi, Ring 2, Audition) qui «a fait ce qu’il a pu».

La séquence inaugurale, assez dérangeante parce qu’elle semble rapportée du réel sans le moindre filtre Instagram et s’inscrit dans la durée jusqu’au malaise, fera instantanément le tri entre les réceptifs et les réfractaires, entre ceux qui resteront et ceux qui partiront. D’ailleurs, c’est une incitation à tester vos résistances de spectateur. Une simple phrase (« L’avez-vous déjà fait avec votre père?« ) en attendant les deux suivantes (« Avez-vous déjà reçu un coup à la tête? » et « Avez-vous déjà tapé votre mère? »); et l’on comprend qui sont ces deux personnages batifolant dans un lit. A savoir un père, ancienne gloire cathodique ayant vécu un traumatisme et cherchant à l’expier à travers des concepts calibrés pour la télé-poubelle et sa fille prostipute qui le reçoit comme client. L’image sale de la DV, pleinement justifiée pour le coup, tient aussi bien de la facture télévisuelle propre à la télé-réalité que de la sexe-tape qui pourrait être visionnée des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Sauf que nous étions alors en 2001 et bien loin de nous imaginer que ces images d’abjection pure seraient à ce point proleptiques.

Quand les journalistes l’emmenaient sur un terrain moral (à tort puisque tout dans Visitor Q est excessif comme une blague dans Charlie Hebdo afin de heurter la bienséance et donc, par essence, tout dans Visitor Q est insignifiant pour justifier la moindre remise en cause), Takashi Miike défendait l’expérimentation, trouvant stimulant le fait qu’il n’y ait aucun technicien présent dans la pièce au moment de tourner ça: « Quand vous regardez la première scène, il n’y a en fait personne d’autre dans la chambre d’hôtel. On a juste laissé la caméra au « père » et à sa « fille » et, pendant vingt minutes, ils se sont filmés, se passant la caméra, changeant d’angles de vue… Personne ne les dirigeait, on leur a donné vingt minutes pour faire ce qu’ils voulaient. On a monté ensuite leurs séquences. Nous étions aussi curieux de voir jusqu’où ils iraient, parce que, Fujiko, qui joue la fille, ne s’était jamais dévêtue devant une caméra. »

Euh, OK. Ce que l’on comprend donc, à travers ces propos rapportés, c’est que Miike, qui ne ressemblait pas encore à un sosie de Brigitte Fontaine, a visionné ces scènes tournées par les deux comédiens sans sa présence. Et qu’en bon pervers cinéphile, il a dû adorer ça, frétillant comme un môme accomplissant la transgression ultime, sans savoir en amont comment les comédiens avaient imaginé, envisagé, tourné cette scène. En la découvrant, Miike n’a pas dû être déçu (même si, à l’arrivée, les sexes sont pixellisés). A bien des égards, il peut dire merci à ses excellents comédiens qui se sont prêtés au jeu à leurs risques et périls, comme Shungika Uchida, connue comme l’une des figures les plus importantes du mangas underground et auteur d’une autobiographie dans laquelle elle raconte les viols répétés qu’elle a subie durant son adolescence, incarnant dans Visitor Q tous les états maternels (« elle n’avait pas l’air d’avoir des limites, tant qu’elle pouvait utiliser son corps pour exprimer quelque chose, elle était partante pour le faire » dixit Miike). Lors d’une scène supra cul-te, Shungika fait gicler du lait de ses seins (« C’est elle qui nous a dit « regardez, mon corps est dans cet état actuellement, du lait peut sortir. Si vous pouvez faire quelque chose avec cela, faites le. »). Ainsi, la stimulation des tétons de la mère entraîne des jets excessifs de lait, inondant ainsi sa cuisine de femme au foyer. Une image parmi les plus marquantes du cinéma de Miike.

Peut-être parle-t-on moins de Takashi Miike comme le brûlot qu’il fut – ses films sont désormais sélectionnés en compétition au Festival de Cannes (Hara-Kiri : mort d’un samouraï en 2011 et Shield of Straw en 2013) et respectés par les professionnels de la profession. Rappelons quand même qu’il était un vrai cancre, un vrai poète underground. Plus tôt, il a découvert les infinies possibilités du cinéma en fréquentant l’Academy of Broadcasting and Film de Yokohama. Là-bas, il a rencontré des réalisateurs prestigieux tels que Shoei Imamura, Kazuo Kuroki et Hideo Onchi qui lui ont transmis leur passion. A peine diplômé de l’académie, il fait des pieds et des mains pour devenir assistant réalisateur de ceux qui l’ont impressionnés. En 1991, il a réalisé Kyoshu tenshin : Hit and Run, dans lequel un flic très attaché à sa famille découvre que son frère cadet est l’avocat d’un bonnet de la mafia chinoise et grâce auquel il s’est spécialisé dans les films d’action à petit budget destinés à la télévision et au marché de la vidéo. Les Affranchis de Shinjuku, en 1995, thriller ultra violent et stylisé, truffé d’innovations visuelles, l’a révélé au public nippon, incitant même l’association japonaise des producteurs de films à le proclamer « grande découverte de l’année ». L’œuvre qui a suivi (Graine de Yakuza, 1996) lui a permis de figurer parmi les dix meilleurs de l’année dans le classement du Time Magazine. Une aubaine pour une carrière prévisible et tracée au box-office local, mais Takashi étant trop barge pour se laisser phagocyter par le système, il s’est logiquement orienté vers des œuvres déviantes, hors des normes, libres dont ce Visitor Q demeure l’un des parangons, soutenant d’ailleurs à travers une séquence finale follement poétique (celle qui sert d’illustration à l’affiche) que l’on peut trouver de la chaleur, du réconfort voire de la pureté dans la décadence. Quand tout semble anéanti, il est quand même possible de tout reconstruire. Miike ou la philosophie du chaos.

NB. Parmi les autres films chaos de Takashi Miike à découvrir de toute urgence, signalons quand même Gozu (2003), l’un des derniers manifestes surréalistes vomissant tous les codes Lynchiens, faisant appel à une structure narrative proche de l’écriture automatique avec des personnages débouchant sur des impasses, des plans incongrus (la caméra qui filme une scène de la porte d’entrée) et volontairement frustrants jusqu’à la dernière scène, exorbitante, où Miike reprend une idée monstrueuse (une femme accouche d’un homme) de la série The Kingdom, de Lars Von Trier. Ou encore 46-okunen no koi (2009), vénéré par Alejandro Jodorowsky, dans lequel Miike confesse le double héritage de Tabou de Nagisa Oshima et Un cri d’amour de Jean Genet, plaçant le spectateur comme un détective privé qui doit discerner le vrai du faux, la réalité du fantasme. Quelque chose comme une transe surréaliste, sensuelle et symbolique où des idées de mise en scène lumineuses (le faisceau de lumière venant animer un fantasme et une vision d’un autre monde, un cœur qui saigne parce qu’il ne peut plus aimer) et des instants de trouble (échanges de regard, fascination pour le corps nus, contact avec la nudité) apportent un contrepoint nécessaire au contexte carcéral oppressant.

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