C’est beau, l’amour Duris mais ça incite aussi Ă  faire bien des conneries. SĂ©rie-jukebox imaginĂ©e par des bureaucrates en costards, Vernon Subutex, adaptation de la saga Ă  succĂšs de Virginie Despentes calibrĂ©e pour le spectateur de Canal+, donne envie de s’arracher les yeux.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Il faut toujours marcher les yeux baissĂ©s dans les rues de Paris, pour Ă©viter les dĂ©jections canines mais aussi la campagne d’affichage pour la sĂ©rie Vernon Subutex, diffusĂ©e Ă  partir du 8 avril sur Canal+, adaptation de la saga signĂ©e Virginie Despentes Ă©coulĂ©e en tout Ă  plus de 320.000 exemplaires en France et dĂ©clinĂ©e en neuf Ă©pisodes de quasi ou plus de 30 minutes. PremiĂšre question que tout le monde se pose: comment rĂ©ussir Ă  rendre cette transposition comestible sur le petit Ă©cran? La rĂ©ponse est simple: on ne rĂ©ussit pas.

La rĂ©alisatrice Cathy Verney (la sĂ©rie Hard) se charge de mettre en scĂšne (et en forme) la salade polyphonique de la Despentes et le comĂ©dien Romain Duris incarne le rĂŽle Ă©ponyme du disquaire glandu ayant dĂ» mettre la clef sous la porte. Autour de lui, des lĂ©gumes pour sĂ©duire l’abonnĂ© Canal (et Ă©viter qu’il rĂ©silie son abonnement): Philippe Rebbot en Xavier; Florence Thomassin en Sylvie; Laurent Lucas en mĂ©chant producteur de cinĂ©ma; CĂ©line Sallette en La HyĂšne. Tous, ils se lancent sur les traces de l’ancien disquaire dĂ©tenant sur cassettes vidĂ©o les confessions d’une star de la chanson, mort d’une overdose. Perdues, ces cassettes vont devenir le leitmotiv de la sĂ©rie, permettant Ă  chacun de se rencontrer, de se souvenir, de se rĂ©vĂ©ler. Mon tout donne un pur produit marketĂ© jusqu’Ă  l’os qui, sous couvert de rock attitude, ne suit que les grandes lignes d’un cahier des charges balisĂ© Ă  mort, aussi punk qu’un sketch d’Anne Roumanoff.

Ceux qui n’ont pas lu le roman et qui vont dĂ©couvrir la sĂ©rie vont se demander si ceux qui portent au pinacle la saga littĂ©raire de Despentes (gravement surcĂŽtĂ©e, par ailleurs) et y voient une vraie radiographie de la sociĂ©tĂ© française n’ont pas fumĂ© la moquette. Il manque la voix-off de Despentes pour raconter grandeur et misĂšre de nous dans ce grand chaos clodo-2.0, mais il manque surtout l’essentiel: un regard sur le monde. Las, les scĂšnes s’enchaĂźnent, filmĂ©es par une aveugle. On attendait a minima une sĂ©rie qui secoue l’ennui tĂ©lĂ©visuel, on patauge dans du mou humain sur des kilomĂštres avec des acteurs qui ne croient jamais en ce qui les anime, du regarde comme elle est belle mon exception culturelle, rejoignant la longue liste des adaptations cassĂ©es de Despentes au cinĂ©ma (par elle-mĂȘme ou par les autres, uniformĂ©ment consternantes) ou en sĂ©rie donc, dĂ©sormais. Morale: inutile de faire passer quasi tout le budget dans la musique (“sept fois plus important que celui d’une sĂ©rie traditionnelle”, nous prĂ©cise-t-on avec une pointe d’arrogance on-sait-de-quoi-on-cause-on-est-rock-okay) et foutre Ă  fond la caisse les plus grands tubes de Sonic Youth, Poni Hoax, les Thugs, New Order, Jesus and Mary Chain dĂšs que Vernon traverse une rue dans Paris, tous ces effets ne remplaceront jamais une vraie rĂ©flexion sur la maniĂšre dont chacun plonge dans la casse de ses souvenirs. De toute façon, tout le monde s’en fout, dans un mois, la campagne d’affichage aura disparu et chacun aura pris le soin de vite oublier cette mauvaise blague de tĂ©lĂ©film nouveau riche.

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