EnrobĂ©e de noir et blanc, cette curiositĂ© met en lumière l’érotisme Ă  travers des rapports de soumission et narre en profondeur le parcours intĂ©rieur d’un homme qui pourrait bien ĂŞtre un certain Masoch…

Le morceau cultissime des Velvet Underground, la raretĂ© seventies de Jess Franco et ce film Ă©rotique culte de Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth oĂą sur fond de Mahler et de Tchaikowski on aime Ă  se faire du mal pour se faire du bien possèdent en commun le mĂŞme titre : Venus in Furs. Etrange coĂŻncidence? Non, ce n’est pas un hasard : ils ont subi tous trois l’influence de la nouvelle de Leopold von Sacher Masoch. L’homme (Severin von Kusiemski) est ici prisonnier de la femme (Wanda von Dunajew) et passe son temps Ă  subir les sĂ©vices de la demoiselle toute nue sous son manteau de fourrure. Il est esclave et soumis ; elle, maĂ®tresse et dominatrice. Lui, baptisĂ© Gregor est Ă  fond dans son expĂ©rience sexuelle et se plie aux moindres dĂ©sirs de la femme ; elle ne fait ça que par amour et finit par se prendre au jeu en devenant sĂ©vère. La règle est simple (le sexe considĂ©rĂ© comme faible domine le sexe fort et renverse les conventions machistes de l’époque). A l’instar du morceau des Velvet Underground, ce film nĂ©erlandais fĂ©tichiste d’une puissance Ă©rotique rare se prĂ©sente comme une libre adaptation de La Venus Ă  la Fourrure, nouvelle de l’Ă©crivain autrichien Leopold von Sacher Masoch, Ă©crite en 1869. Comme son patronyme l’indique, il a donnĂ© son nom au masochisme, de la mĂŞme manière que par ses Ă©crits Sade l’a donnĂ© au sadisme. En rĂ©alitĂ©, ce texte tient plus de l’autobio (ou de l’auto-fiction comme on dirait aujourd’hui) puisque l’auteur a Ă©tĂ© deux fois l’esclave volontaire d’une femme, dont son Ă©pouse qui rĂ©digea d’ailleurs Ă  son sujet un contrat de soumission. Le texte a surtout connu un essor phĂ©nomĂ©nal Ă  la fin des annĂ©es 60, en plein pendant la libĂ©ration sexuelle. A Greenwich-Village par exemple, de nombreuses librairies spĂ©cialisĂ©es dans le genre ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es. Le morceau de Velvet Underground, sciemment repris dans Last days de Gus Van Sant, descend de ce phĂ©nomène.

Si on Ă©coute bien les paroles (“strike, dear mistress, and cure his heart” [frappe, chère maĂ®tresse et guĂ©ris son coeur]), le prĂ©nom de Severin est ouvertement repris, de mĂŞme que les allusions explicites au cĂ©rĂ©monial sadomasochisme. Sur scène dans les clubs, le groupe effectuait la danse du fouet, l’allusion n’était alors perceptible que par ceux qui connaissaient la nouvelle du mĂŞme nom. Ce morceau, Ă  l’aune du Take a walk on the wild side de Lou Reed solo, est reprĂ©sentative de l’esprit d’un groupe qui abordait tous les sujets (drogue, sexualitĂ© dĂ©viante) sans tabou. En somme, l’équivalent musical d’un Paul Morrissey et de sa trilogie du New York Underground produite par Andy Warhol avec dans le rĂ´le principal l’icĂ´ne Joe Dallesandro. Ce chef-d’œuvre des Velvet n’est pas un cas isolĂ© : le cinĂ©ma s’est souvent inspirĂ© de ce canevas novateur et fĂ©ministe de manière plus ou moins dĂ©tournĂ©e. Parmi eux, on citera La malize di Venere, de Massimo Dallamano en 1969 ; Venus in Furs de Joe Marzano ; VerfĂĽhrung: die grausame frau, de Monika Treut & Elfi Mikesch en 1984, avec of course dans le casting l’indispensable Udo Kier ; Masoch, de Franco Brogi Taviani en 1980. Attention, il n’en est pas de mĂŞme en revanche pour Venus in Furs, de JĂ©sus Franco, film cintrĂ© Ă  l’érotisme softcore qui n’entretient pas rĂ©ellement de rapport avec le roman d’origine, Franco Ă©tant obligĂ© de tourner des plans sur une fourrure pour justifier un titre de film dont les droits avaient Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©s par les producteurs pour faire plus accrocheur, Ă©poque oblige.

Le film Venus in Furs s’ouvre et se referme sur la mĂŞme image : celle de Severin, assis sur le banc d’un palais antique, qui semble s’endormir entre ses mains et rĂŞvasser dans ses propres fantasmes. Une boucle symbolique qui fait joliment comprendre qu’on ne fait que pĂ©nĂ©trer la psychĂ© tordue d’un individu avide d’expĂ©riences sexuelles dĂ©viantes et surtout que son amour du mal pourrait bien provenir de sa petite enfance, pĂ©riode clĂ© oĂą l’adulte commence dĂ©jĂ  Ă  creuser ses blessures psy. A la manière de la nouvelle qui se focalise sur une expĂ©rience de soumission Ă  travers un journal intime (l’adapter au cinĂ©ma devient aussi ardu que transposer un rĂ©cit Ă©pistolaire), la camĂ©ra du duo Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth, subjective, a la bonne idĂ©e de nous montrer tout ce qui se passe mĂŞme lorsqu’il s’agit de pensĂ©es inavouables. Par la suite, il sera impossible de distinguer ce qui relève du passĂ© et du prĂ©sent, du fantasme et du rĂ©el mĂŞme si on comprend que Gregor est le double de Severin et peut-ĂŞtre le subterfuge schizo par lequel la soumission mortifère est possible. Et c’est ça qui est beau. L’exigence narrative fonctionne en adĂ©quation avec le travail formel afin d’amplifier cette double sensation de sommeil morbide et de rĂ©veil rĂ©parateur.

Ce qui impressionne dans ce film mĂ©sestimĂ© qui cherche la beautĂ© et la catharsis d’un mal-ĂŞtre par la soumission, c’est l’esthĂ©tique noir et blanc qui favorise un climat sensuel et permet Ă  ces Adam et Eve d’évoluer dans la nuditĂ© partielle ou intĂ©grale. Adam est souvent nu comme un ver dans des poses lascives tandis qu’Eve, elle, possède un visage angĂ©lique et un corps sculptural qu’elle dissimule sous un manteau de fourrure pour stimuler la frustration. Ça peut Ă©galement ĂŞtre la limite d’un film qui tombe par intermittences dans l’esthĂ©tisation, mais Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth ont construit leur film sur des bases solidement oniriques avec une camĂ©ra-chromo. Loin de constituer une coquille formaliste, le choix du noir et blanc permet par ailleurs de jouer sur l’ambiguĂŻtĂ© fantasmagorique de ce que nous voyons : lorsque le personnage fĂ©minin mange une cerise et qu’elle laisse une goutte se rĂ©pandre sur ses lèvres, on comprend alors qu’il s’agit du sang et donc d’un film sur le vampirisme oĂą les personnages se bouffent l’esprit et se blessent le corps pour mieux assumer la profondeur de leur amour, l’horreur de leur mal-ĂŞtre et la bĂ©ance de leur dĂ©sir. Ces figures assurent la reprĂ©sentation idĂ©ale du monde codifiĂ© des fantasmes ludiques et pervers oĂą tous les objets appellent le fĂ©tichisme qu’il s’agisse d’un manteau Ă  fourrure ou de chaussures de velours noir Ă  talons hauts. La preuve, Severin rĂ©duit Ă  l’état de bĂŞte esclave ne supporte pas que sa maĂ®tresse de Wanda qui le dĂ©finit comme “un homme, un animal ou une chose” retire ses chaussures, auquel cas cela signifie la fin d’une souffrance et d’une jouissance. Sans ses apparats, elle ne peut plus le dominer.

Le dĂ©sir d’un retour Ă  l’état de bestialitĂ© se traduit mĂ©taphoriquement lors d’une scène inattendue oĂą le protagoniste est poursuivi par trois femmes en tenue d’indigènes. AttelĂ© Ă  un chariot, il se fait fouetter pour qu’il devienne un bon esclave disciplinĂ© et se fait tenir en laisse par les tĂ©tons. Progressivement dans le rĂ©cit, les rapports de force sont inversĂ©s : alors que Wanda est toute honteuse d’avoir demandĂ© Ă  Severin de se mettre Ă  quatre pattes, c’est Severin qui finit par pleurer parce qu’il a osĂ© demander un ordre Ă  Wanda. IdĂ©alement, il faut qu’elle descende des escaliers pendant qu’il lave le sol Ă  genoux Ă  la manière des bonnes d’antan. Le schĂ©ma classique qui n’en recèle pas moins une vraie dimension sociale est inversĂ© par le sadomasochisme (bondage et marquage au fer rouge) afin d’Ă©difier une belle parabole sur l’impuissance qu’elle soit sexuelle ou artistique (Severin est aussi mauvais amant qu’il est artiste ratĂ©). Bref, une mĂ©taphore de la mort de l’homme abandonnĂ© par une femme dans un puits de douleur oĂą se nichent ses songes. Libre Ă  chacun de proposer ses propres interprĂ©tations psychanalytiques mais on peut faire Ă©conomie de l’analyse et apprĂ©cier cette raretĂ© pour ce qu’elle est: une Ĺ“uvre vĂ©nĂ©neuse et transgressive qui fait mal aux idĂ©es reçues et aux idĂ©es tout court. Depuis ce coup d’Ă©clat rĂ©cent, on peut noter que certains films ont essayĂ© de creuser cette notion subversive d’inversion des rĂ´les comme L’île de Kim Ki-Duk, Fantasmes de Jang Sun-woo, ou encore Singapore Sling, de Nikos Nikolaidis.

 

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