Velluto Nero sait très bien synthétiser ce qu’on aimait tant dans ce cinéma italien bissssss: un besoin de scandale naturel, des tabous digérés et de vrais sursauts de beauté.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Érotisme de carte postale, mœurs légères, exotisme sensationnaliste (vaguement hérité du Mondo) : la sexploitation, telle que Emmanuelle et sa comparse Black Emanuelle l’ont érigée, tenait autant du spectacle coquin que du dépaysement à la limite du sordide. Joe D’Amato l’avait bien compris, puisqu’il tourna très régulièrement sous les tropiques, avec une série de films négociant gentiment entre le hard de samedi soir et le trash aventureux: La nuit fantastique des morts-vivants (et sa version xx Porno Holocaust), Papaya dei Caraibi, Orgasmo Nero, Paradise Blue, Le sexe noir…
Honteusement titré chez nous Vicieuse et Manuelle (??!), Velluto Nero (ah oui c’est mieux là) quitte les Caraïbes chères à d’Amato et part s’abriter en Egypte. Point de Jojoe ici, on le doit à Brunello Rondi, proche collaborateur de Fellini ayant versé sans complexe dans le cinéma d’exploitation, avec un goût très prononcé pour les sujets sulfureux. Ce qui le mènera à tourner aussi bien des drames bizarres (toujours à la lisière de l’érotisme ou du fantastique) comme Valeri Dentro e Fiori, Le démon dans la chair ou Tecnica di un amore, du Women in Prison ou encore du Giallo avec Mes mains sur ton corps. Vendu vaguement comme un opus de Black Emanuelle (même Severin, l’éditeur qui a permis la redécouverte du film, l’a ressorti sous le titre de Black Emnanuelle White Emanuelle… qui est en réalité le titre d’un autre film), Velluto Nero pourrait se voir davantage comme un spin-off : Laura Gemser n’est qu’un second rôle (bien qu’on se demande qui est la véritable héroïne dans cette affaire) et si son personnage est présenté comme celui d’Emanuelle, elle n’y est pas reporter mais modèle. Opportunisme je hurle ton nom.

Comme beaucoup de sexploitation, l’histoire de Velluto Nero n’est qu’un prétexte touristique pour réunir des personnages sexy là ou il fait beau et chaud : tout le monde est désirable, tout le monde s’agite, tout le monde baise. À l’inverse de D’Amato, volontiers plus vulgaire et rentre dedans, Rondi est un cinéaste trouble, dont l’atmosphère bouillonnante et mystique appelle à des tableaux volontiers plus soignés. Crystal, la cougar un peu fêlée (incendiaire Susan Scott) sous le joug d’un gourou sexy, donne le mauvais exemple à sa fille, une nymphette qui s’empresse d’asservir sexuellement ses serviteurs et ne peut jouir que dans le sadisme. Un peu plus loin, Emanuelle et son amant s’offrent une sexualité violente et moribonde, où monsieur (toujours incarné par Gabriele Tinti, qui était le mari de Gemser à la ville) ne trouve son plaisir que dans des shoots photos nécrophiles, forçant la belle à faire la star au milieu des charognes et des charniers (charming). Et puis il y a aussi Annie Belle, garçonne plantureuse découverte chez Jean Rollin, qui visite les bordels égyptiens et préfère parfois les caresses féminines.

Si on veut bien lui excuser ses défauts tout à fait dans l’air du temps (réalisation hasardeuse, scénario qui divague), c’est sans doute que Velutto Nero se laisse traverser par un souffle lyrique assez rare dans ce genre de production, en grande partie dû à la b.o, psyché et épique (et malheureusement jamais éditée). C’est aussi un curieux mélange de perversion, de célébration de la sexualité (les gentilles partouzes un peu ésotériques), et de charme ethnique, sans aucun doute hérité de Pasolini, avec qui Rondi avait également travaillé. Et son escalade vers le bizarre et le fantastique (avec une scène de transe où Laura Gemser offre un spectacle inattendu) marque un point, aussi inopinée soit-elle. Mais au croisement de la maladresse la plus idiote et de la fascination la plus totale, Velluto Nero sait aussi très bien synthétiser ce qu’on aimait tant dans ce cinéma italien : un besoin de scandale naturel, des tabous digérés et de vrais sursauts de beauté. En guise de fuck off final, Laura et Annie s’en iront alors, nues, main dans la main, dans le désert. Et elles ont bien raison.

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