Un agriculteur géophysicien roucoule d’amour avec une truie. Vase de noces, rebaptisé dans les pays anglo-saxons sous le titre «The Pig fucking movie» et réalisé par le courageux Thierry Zeno qui, cette année-là, venait d’avoir 25 ans. Choc chaos absolu.

PAR PAIMON FOX

Après avoir succombĂ© au dĂ©sir interdit, maman truie et papa humain donnent naissance Ă  trois jeunes porcelets qui prĂ©fèrent les cris aux chuchotements. Ne supportant plus les braillements des porcins, le mari jaloux trucide sa petite famille, provoque la colère – bouleversante – de la truie qui se suicide de tristesse et finit en Saint-Antoine, seul, nu, dĂ©sespĂ©rĂ©, recouvert d’excrĂ©ments…

MAIS QUI A FAIT ÇA? Un jeune cinĂ©aste provocateur et incompris toquĂ© de FĂ©licien Rops qui a cherchĂ© bien avant les autres Ă  scruter la bestialitĂ© des hommes et l’humanitĂ© des bĂŞtes dans une symphonie Ă©trangement romantique, faite de boue, rĂ©pĂ©titions, de situations ressassĂ©es, de variations sur la famille, le sexe, l’amour. Mitonnant tout (Ă©sotĂ©risme, sacrĂ©, mysticisme, abjection) avec un sĂ©rieux immuable, Zeno rĂ©ussit, sans doute grâce Ă  son background de documentariste et la complicitĂ© de Dominique Garny (d’un courage dĂ©ment, impliquĂ© corps et âme Ă  l’interprĂ©tation et au scĂ©nario), Ă  donner Ă  voir ce que cache le vernis sensationnaliste et potentiellement vomitif : la solitude d’un homme qui cherche Ă  faire corps avec le monde et donc les Ă©lĂ©ments qui sont autour de lui (la terre, l’eau, le feu et l’air), l’hyper-sexualitĂ© des animaux qui forniquent sans contrainte, et finalement la naissance d’un amour inconcevable, d’une paternitĂ© pas moins (les gorets emmitouflĂ©s dans leurs tricots qui se tiennent mal lors des repas familiaux sont mignons tout plein). Le tabou passe avec l’horizontalitĂ© de Baudelaire.

Ce serait affreux s’il n’y avait pas une quête dans cette abjection. S’il n’y avait pas non plus cette volonté de faire rire entre deux chocs (ladite scène de repas où les situations paraissent tellement lumineuses que les protagonistes de l’affaire parviennent à nous faire croire que oui, cet amour zoophile est possible). Plus tard, lorsqu’il aura zigouillé sa famille, le protagoniste va se débattre entre les murs invisibles de ses obsessions intérieures. Le héros n’est pas victime des circonstances ou de la fatalité, mais de lui-même (et par conséquent de sa nature profonde). Dans toute cette dernière partie, l’action est alors réduite à une sorte de rumination énigmatique, à goût de terre.

Certaines scènes coupent le souffle, donnent au spectateur l’impression de se prendre un TGV en pleine figure. Certes, on sera tenté de raccrocher quelques wagons cinématographiques à cette expérience hors du commun (un peu de Buñuel pour le style proche de l’écriture automatique, un peu de Rossellini mode Stromboli et de Pasolini période Théorème pour arborer quelques balises). Mais le résultat, inclassable parce que hors des modes et du temps, est d’une telle puissance immorale qu’il n’a absolument rien perdu de son pouvoir dérangeant. Dans son genre (lorsque la mélancolie et l’éblouissement sont une seule et même nature), ce crépuscule qui fout les jetons s’avère inoubliable.

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