Valérie Dore, chanteuse fantôme

Si vous êtes un lecteur assidu du chaos, vous avez certainement déjà vu passer l’ombre d’une certaine VALERIE DORE, hantant les couloirs, presque indissociable du décor. Et il est peut-être temps de lever le voile sur ce mystère pop, toujours très mystérieux à vrai dire. Et donc CHAOS.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Entrez donc par la porte de la discothèque et laissez vous bercer par la lumière des lasers: entre l’Italie et l’Allemagne, et jusqu’en Espagne, l’Italo-Disco faisait fureur dans les 80’s. Un dérivé synthétique du disco où tout était permis, où le ridicule ne tuait pas, où tout le monde dansait, et tout le monde s’en foutait. C’était queer, c’était cul, c’était con, c’était beau. C’était l’insouciance, l’abandon de soi, le kitsch paillette. Mais c’était surtout la mélancolie derrière le bruit, les larmes derrière les sourires: parce que l’Italo-Disco était romantique au sens pur du terme, et qu’il y avait quelque chose de déréglé caché par les coupes démesurées, les décolletés vertigineux et les body scintillants. Parce que dans ces chansons, on ne parlait que de départ, de chagrin, d’actes manqués. Quelque chose de frémissant, mêlé à une vulgarité tonifiante.

En 1984, Valerie Dore arrive: Get Closer et The Night traversent les hits-parades européens et se retrouvent particulièrement bien cotés en Allemagne et en Italie. En France, Valoche s’invite au top 50 mais le passage reste timide: aujourd’hui, on ne risque guère d’entendre Get Closer envahir les ruelles d’un village en plein été; tristesse infinie. S’il est évident que les deux singles se ressemblent beaucoup (qui est le remake de qui?), on ne peut passer à côté de leur mélancolie saisissante. Sur Get Closer, Valoche ne chante même pas très juste, comme au bord du précipice. C’est pourtant cette approximation qui finit de donner la touche finale, un peu égarée, un peu finie sur le trottoir, de ce tube morose et magique qui invite à un rapprochement fragile.

L’année suivante, le plus léger It’s so easy conclue un triplé de toute beauté, et Valoche devient une reine de l’italo-disco. S’ensuivra un album, The Legend, basé sur les légendes arthuriennes. Une belle excuse pour changer de look : blonde, Valoche devient brune précieuse, sorcière de lumière. Lancelot, King Arthur, The magic rain (qu’on adore ces titres), le cristallin Guennievre, ou l’épique Bow & Arrow font une percée tranquilou… mais pas en France. Nous sommes en 1986, la fin des 80’s approchent, la fin de l’Italo-Disco aussi. Une page se tourne, celle de Valoche aussi. Elle tente en 87 une approche différente avec le très moyen Wrong Direction: mais c’est fini. Son second album, tendance world-music/palmier en plastique/saytendance, ne sortira jamais. Boom.

Mais Valerie a un secret, un truc. Valerie Dore n’a en fait jamais existé. C’est un hologramme, un nom, un personnage, une silhouette. Valoche n’a jamais été qu’un fantôme d’amour. Valerie Dore, le corps, le visage, la femme, c’est Monica Stucchi. La voix, c’est Dora Carofiglio, ancienne chanteuse de Novecento, entre autres. Intox ou pas, la Dora aurait été la voix de nombreuses chanteuses fantômes d’Italo-Disco jusqu’à la fin des 80’s : Susanne Meals, Alba, Lisa, Jasmine, Mindy Love… quand elle ne figurait pas dans les choeurs d’autres groupes. Dora, voix de toutes les femmes, spectre polymorphe de l’Italo-Disco. Il suffit pourtant d’entendre des chansons comme Forever, Movin On ou Only Music Survives pour retrouver la mélancolie perchée qu’on aime chez Valerie Dore. Fermez les yeux, on s’y croirait.

Mais la folie ne s’arrête pas là; sur l’album The Legend, Dora a laissé sa place à Simona Zanini, une autre voix de l’Italo Disco, issue des groupes Martinelli et Radiorama: c’était elle qu’on pouvait entendre par exemple sur le tube Commanchero. Des chanteuses caméléons aujourd’hui sans actualité, évanouies, évaporées quelque part dans l’industrie du disque. Chaos.

Quant à Monica/Valoche, elle va bien : assumant pleinement son statut d’icône, elle est en Italie ce qui pourrait être en France l’équivalent d’une Julie Pietri, parcourant les foires et les concerts de vieilles charrues de l’italo-disco (Den Harrow, Sabrina et consorts). Néons bleus, drap sur la tête, vivante et toquée, on a quand même une certaine tendresse à la voir faire encore résonner Get Closer, quelque part…

Allez, la touche finale. L’année dernière, la chanteuse norvégienne Susanne Sundfor, proche de M83 et Royksopp, sortait Ten Love Songs, splendide album de synthpop tour à tour mélodieux, nerveux, ténébreux, romantique…soit une gamme de sentiments qui rappelle quelque chose. Et puis là, au milieu, il y a Slowly, qui ressuscite miraculeusement le cœur fou de l’Italo-Disco. On plane, on vole, ça brille de partout, ça vous inonde. Et on pense un peu à Get Closer d’ailleurs, beaucoup même. Heureusement pour nous, Susanne avoue assumer totalement ses antécédents avec Valoche. On avait vu juste, et c’est tant mieux.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here