[VALÉRIE AU PAYS DES MERVEILLES] Jaromil Jireš, 1970

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Bizarre, vous avez dit bizarre? Valérie au pays des merveilles est un conte pour adultes. Un film si merveilleux que vous devriez tomber de votre chaise en le découvrant. Promis, juré.

PAR ROMAIN LE VERN

De la même façon que La Nouvelle Vague en France, que le Free Cinema en Grande-Bretagne ou encore le Cinéma Novo au Brésil, le cinéma tchèque des années 60 a permis l’émergence de réalisateurs comme Milos Forman (L’as de pique), Ján Kadár (Le miroir aux alouettes, 1965) et Vojtěch Jasný (l’extraordinaire Un jour, un chat, 1963), majoritairement issus de la FAMU, école de cinéma encore réputée aujourd’hui. Pendant cette période, ils ont pu défier la censure, l’idéologie stalinienne ayant pour dessein de manipuler le peuple par l’art. Parmi eux, il y a Jaromil Jires qui a réalisé avec Valérie au pays des merveilles, une merveille d’onirisme mais aussi de vitalité, de liberté et d’inventivité. C’était en 1970 et, comment dire, ce cinéma-là nous manque atrocement.

Vivant chez sa grand-mère malade, Valérie, une jeune adolescente pieuse et prude (en apparence), voit sa vie bouleversée lorsqu’elle reçoit deux boucles d’oreilles aux pouvoirs magiques. Ce sera le début d’un long voyage dans un univers profane et licencieux où se côtoient des fantasmes archaïques, des nymphes alanguies, des baladins hystériques, des acrobates fous, des moines lubriques, des évêques vampires. Un jour, en assistant à une parade fêtant le retour des missionnaires au village, elle est sous le charme d’un pauvre garçon au service du connétable de la ville, martyrisé par un grand méchant loup. Entre flower-power et gothique, Valérie au pays des merveilles est une adaptation fantastique de Valérie et la semaine des miracles, un roman écrit dans les années 30 par Vitezslav Nezval, un des pères fondateurs du surréalisme tchécoslovaque.

Tel quel, c’est une version d’Alice aux pays des merveilles pour les adultes qui annonce Quoi? (Roman Polanski, 1972). Un conte de fées qui peut être vu comme le croisement entre les univers de Walerian Borowczyk, Federico Fellini, Luis Buñuel et Murnau. Une symphonie chatoyante qui fonctionne sur différents niveaux (le merveilleux, le surréalisme, l’illogisme Kafkaïen, l’horreur, l’érotisme, l’onirisme), partagé qu’il est entre tension érotique, perversion des archétypes, morale enfantine et mélancolie impuissante.

Au lieu d’obéir à une trame linéaire, Valérie au pays des merveilles possède toutes les caractéristiques du dream-like : forme kaléidoscopique, narration décousue, univers mental, ubiquité des caractères. Comme dans ses autres films, Jaromil Jires use du récit et du «contre-récit», s’intéresse aux interstices dans l’image, expose le réel fantasmatique, explore sa formation et sa déformation. Pour ce faire, il a organisé une succession de tableaux connotés, évoquant le passage de l’enfance à l’âge adulte, en usant d’une bonne dose d’anticléricalisme, d’une licence poétique, d’une dimension psychanalytique et d’une profusion de symboles (les vampires caractérisent la sexualité et la menstruation). C’est uniquement lorsqu’on reconstruit le film dans sa tête que l’on se rend compte de son pouvoir évocateur et subversif.

D’un bout à l’autre, Valérie cherche son chemin dans des couloirs de cierges hantés par des démons sadomasochistes, des souvenirs évanescents d’étreintes saphiques, des toiles d’araignées géantes et des marmites en ébullition. Lorsqu’elle se fait taxer de sorcellerie, le rêve devient cauchemar avant de redevenir un rêve pour re-redevenir un cauchemar L’héroïne est idéalement incarnée par la jeune Jaroslava Schallerova (seulement 13 ans à l’époque) qui annonce à tous les pervers cinéphiles les prouesses de Eva Ionesco (Maladolescenza et la scène coupée de Spermula). La musique dynamique de Lubos Fiser contribue élégamment au dépaysement.

Nanti d’une totale liberté, Jaromil Jires a su utiliser la forme du purgatoire de sens et du conte initiatique, quelque part entre les songes érotiques d’Alice et le climat anxiogène du Petit chaperon rouge pour en tirer quelque chose d’étrange et de pénétrant. On y voit ce qui s’agite dans la tête d’une adolescente, travaillée au corps et au cœur, livrée au monde et aux hommes comme un soupir sur leurs désirs. Réalisant que, oui, l’amour est un trop long voyage. Rien de très anormal, puisque l’action de cette mélodie d’amour se déroule non loin de Prague, ville de la métamorphose kafkaïenne et confidente du génie.

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