Précoce, Catherine Breillat l’était: un premier roman en 1967, L’homme facile, écrit à 17 ans, puis un second, puis un troisième. C’est ce dernier, Le soupirail, qui tape dans l’oeil d’André Genovés, producteur caché derrière quasiment 50 % de la filmographie de Claude Chabrol. Et pourtant, dieu sait si on en est loin. Caméra? Montage? Connaît pas (trop). Breillat tourne à l’instinct, comme elle le dit si bien, «un film sauvage», avec des acteurs non français qui plus est (on y croise même furtivement Shirley Stoler, la matrone des Tueurs de la lune de miel). Envie de choquer et d’être reconnue: en somme, l’audace de la jeunesse. «Il fallait faire un film qui dépasse les bornes, mais qui les dépasse un tout petit peu, juste assez pour que les gens ne le rejettent pas», disait-elle. Un petit peu mais beaucoup: en pleine année Giscard, le film tombe sous le couperet du X, et disparaît durant des décennies. À la fin des années 90, sa réalisatrice rachète les droits: un autre vent soufflait et Romance X et Baise-Moi étaient passés par là. Une manière aussi de rappeler que la filmo post-scandale de Breillat a toujours été boudé…

Aussi bricolé et cabossé soit-il, Une vraie jeune fille n’a définitivement rien perdu de son caractère. Dans la France de De Gaulle, une lycéenne claquemurée dans un pensionnat le reste de l’année, revient chez ses parents pour y passer l’été. Les grandes vacances, cette grande libération, ressemblent ici à un purgatoire poisseux, où tout le charme de la campagne à la française est malmené jusqu’à l’usure : les papiers tue-mouche graisseux, en passant par la vaisselle dépareillée, la poule qu’on égorge au dessus de la table et les nappes criardes. En plein cauchemar Justin Bridou, Alice arrive à peine à se regarder dans le miroir: que faire de cette tête trop pleine et de cette chair qui déborde, de ces foutues envies indélicates? À une heure où on considère encore la sexualité féminine comme timide et/ou glamour, Cathy sortait le bulldozer en l’auscultant dans une armada de gros plans sans secrets : le sperme qu’on essuie dans un mouchoir, les vers de terre grouillant dans une forêt de poils pubiens, le cérumen peu délicatement étalé sur une table, le sol crasseux des toilettes, une robe souillée d’urine ou de vomi, la cyprine servant d’encre sur un miroir…

Les ébats du corps ne sont plus un mystère et on ose à peine imaginer le courage dont a dû s’armer la laiteuse et inoubliable Charlotte Alexandra, rescapée de Tonton Borowczyk. Dans le segment Thérèse Philosophe de Contes Immoraux, elle jouait aussi à une touche à tout qui découvrait la masturbation, entre un livre licencieux et un concombre. Reste à savoir si Une vraie jeune fille en est une suite ou un prequel… Dans les fantasmes de Alice au pays des poubelles, même les plages sont sales: la turbulente ado se voit soumise dans des rituels avilissants par un ouvrier (Hiram Keller, l’un des gitons vicieux de Satyricon) qu’elle guette tous les jours à la scierie du coin. Quand elle ne rêvasse pas, la vraie jeune fille fouille sa vulve, y insère ce qu’elle veut, ce qu’elle peut. Ou s’amuse avec son vélo et sa selle. Vapeurs d’été. Elle ne jure aussi que par une comptine yéyé aux paroles citronnées («Suis-je une petite fille? Je ne sais pas, je ne sais pas…») qui fait grésiller télé et radio: par une ironie suprême, c’est Mort Shuman qui se cache derrière la compo, la même année que son décollage au hit parade, lorsqu’il deviendra crooner pour teen movie au goût de glace vanille (Sorrow et autres Un été de porcelaine). Tout ce que fuit justement à toutes jambes Une vraie jeune fille, où l’adolescence est clairement plus du côté de Georges Bataille que des Malabars. Car vous imaginez bien qu’avec Cathy B, le désir ne pourra mener qu’à la mort…

Réalisation: Catherine Breillat
Scénario: Catherine Breillat
Acteurs principaux: Charlotte Alexandra, Hiram Keller, Rita Maiden, Bruno Balp
Sociétés de production: Artedis Art et Gestion Cinématographiques, CB Films, CNC, Les Films de La Boétie
France / Drame. Durée: 94 min. Sortie: 1999

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