En apparence, Une Histoire Vraie semble nous emmener loin du Lynchland rempli de cauchemars et de névroses. Ne pas s’y tromper: Lynch a juste changé de lunettes pour regarder son Amérique à la Edward Hopper. C’est aussi et surtout son film le plus déchirant.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Après les ténèbres, une lueur. Lost Highway fut le film le plus anxiogène tourné par Lynch, le plus nihiliste, le plus noir, alors que l’homme savait faire surgir le beau au milieu des histoires les plus sordides. Une route sans fin, un purgatoire en boucle. Alors qu’il entame la route vers Mulholland Drive, alors encore un sentier d’âmes perdues, David Lynch se voit proposer un script écrit par John Roach et Mary Sweeney, sa collaboratrice de toujours. Une histoire toute bête, innocente, peut-même trop pour Lynch, reprenant un fait divers qui avait ému l’Amérique durant l’été 1994: Alvin Straight, un vieux bonhomme de 73 ans, enfourchait sa tondeuse à gazon pour retrouver son frère malade, de l’Iowa au Wisconsin, distance constituant près de 400 km!

MalgrĂ© l’aspect pittoresque, Lynch n’est guère intĂ©ressĂ© par la chose (nous non plus d’ailleurs hein), jusqu’à qu’il se dĂ©cide Ă  jeter un Ĺ“il au scĂ©nario. LĂ , le rĂ©alisateur de Blue Velvet a le coup de foudre et trouve l’opportunitĂ© d’en faire son film Ă  lui. Le projet dĂ©colle rapidement et tout se dĂ©roule Ă  merveille, avec Ă  la clef un passage remarquĂ© Ă  Cannes… oĂą le film repartira bredouille, Cronenberg et sa clique lui prĂ©fĂ©rant les Dardenne et Dumont. Aux States, les Oscars voient passer l’engin sans s’arrĂŞter. Pourtant, ce Lynch très «poli» aurait pu tout Ă  fait convenir aux croĂ»tons de l’acadĂ©mie, ignorant ni plus ni moins le plus grand mĂ©lo amĂ©ricain de la fin du XXe siècle (ou du dĂ©but du millĂ©naire au choix).

On imagine alors sans peine les dégâts d’une telle histoire entre les mains d’un yes man qui en aurait fait un conte dégoulinant et bien pensant, où le brave Straight retrouverait foi en l’Amérique et en ses habitants tout le long de son voyage initiatique dans une atmosphère de pub McCain. Avec le papa d’Eraserhead à la barre, The Straight Story reste pourtant un film accessible et limpide, à ce point que le réalisateur le considère comme son œuvre la plus expérimentale: un Lynch soudainement inoffensif, rendu docile par les pudibonds producteurs de Disney? Non plus. Il y a quelque chose dans cette balade littéralement à 2 à l’heure qui tient du miracle absolu. Le miracle d’un réalisateur se faisant violence pour accepter la douceur, faire le tri au milieu des démons humains, des dimensions parallèles et des tarés grimaçants, pour embrasser une Amérique au goût de miel, une Amérique presque fantôme – et c’est en cela qu’elle est sans doute belle – une Amérique filmée comme un ailleurs en train de s’éteindre. Pour autant, pas de doute, nous sommes bien chez David, cet éternel romantique derrière l’horreur: l’introduction et son jardin bien trop vert dissimulant une scène dramatique fait écho à celle de Blue Velvet, on peut croiser une famille contemplant une maison en flamme ou des jumeaux incapables de s’entendre, une adolescente en fugue pourrait être une Laura Palmer ayant survécu, et que dire de cette scène, à la limite du gag absurde, avec cette conductrice démente incapable d’éviter les cerfs sur la route!

Ancien cascadeur et papy cow-boy Ă  l’écran comme Ă  la ville, Richard Farnsworth s’impose comme une Ă©vidence totale dans le rĂ´le d’Alvin Straight, amoureux du personnage comme David Lynch Ă©tait amoureux de l’acteur. Derrière la silhouette voĂ»tĂ©e du vieil homme, le regard le plus Ă©tincelant jamais vu, oĂą l’on voit toute la dĂ©tresse et la merveille de l’enfance dans un corps de 70 balais. L’autre partie de l’âme de Straight Story, en plus du visage inoubliable de Farnsworth, c’est la musique de Angelo Badalamenti, dont le lien quasi-siamois avec Lynch n’est plus Ă  expliquer. Le compositeur y relève une sauce americana par des rasades de mĂ©lancolie redoutables, parfois si puissantes que l’on pleure sans savoir pourquoi, sans que quelque chose ne se passe Ă  l’écran. Derrière le calme olympique des images, l’émotion est partout dans Une histoire vraie, si encombrante mĂŞme qu’on a le vague Ă  l’âme rien que de penser au film. Dans une sĂ©quence sidĂ©rante, Alvin partage un verre avec un homme qu’il ne connaĂ®t pas et avec qui il ne partage que deux choses: l’âge, et des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Alors que l’évocation de la vie de soldat aurait pu stimuler la fibre du bon amĂ©ricain Ă  la peau dure, les deux hommes s’écroulent en sanglots Ă  l’évocation de traumatismes qu’ils n’ont jamais oubliĂ© malgrĂ© les annĂ©es. La tempĂŞte intime, infime, derrière la banalitĂ©. Film mobile et immobile Ă  la fois, fixĂ© Ă  la route mais terminant dans les Ă©toiles. On ne vous dira pas que The Straight Story est LE chef-d’œuvre de Lynch, parce qu’il en collectionne un paquet… mais c’est assurĂ©ment son chef-d’œuvre discret, inattendu. Trop peu citĂ©, trop peu vu.

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