Un réalisateur (Masaru Konuma) d’un côté, une actrice (Naomi Tani) de l’autre. Si chacun s’était déjà fait remarquer dans le circuit olé-olé de la Nikkatsu, ce studio nippon qui s’était lancé dans l’érotisme à la fin des années 60, il a fallu une rencontre entre Masaru Konuma et Naomi Tani pour obtenir l’étincelle du vice.

En 1974, l’enchaînement de Fleur Secrète (aka Flower & Snake) et d’Une femme à sacrifier, consacre Konuma comme le spécialiste du roman-porno sm et Naomi Tani comme la reine des cordes. Sous ce pseudonyme bien étudié (emprunté à l’écrivain fétichiste Junchiro Tanizaki et à un de ses personnages), se cache une femme élégante au visage rond, à la peau d’ivoire interdite de soleil (pour mieux – selon elle – faire ressurgir les marques) et dont la palette d’expression spectaculaire dans la souffrance et la jouissance va lui assurer une renommée impossible à détrôner. Après dix ans de bons et loyaux services, la jeune femme s’écartera d’ailleurs du métier d’actrice pour ne pas faner son image aux yeux des fans. Et c’est avec le sourire qu’elle évoque aujourd’hui sa réputation sans égale et sa fascination bien personnelle pour les pratiques SM. Qui d’autre donc à l’époque pour incarner ces femmes secrètes qui passaient du statut de victime à celui de déesse? Le processus, souvent ambigu dans l’imagerie japonaise, est à prendre avec recul, mais stimule autant qu’il provoque. Plus tard dans La vie secrète de Madame Yoshino, Konuma transformait un corps de mère au foyer en tentatrice tatouée de haut en bas, preuve que ce n’était pas uniquement le bondage qui faisait la force de ce terrible tandem.

Dans le très rude Une femme à Sacrifier, Naomi incarne Akiko, une fleuriste qui retrouve par hasard son mari disparu, un gaillard aux traits peu élégants et soupçonné de pédophilie. D’abord tétanisé par ces retrouvailles, l’homme kidnappe son épouse pour l’emmener dans une maison abandonnée perchée dans la montagne, où il en fera son jouet, sans que le spectateur ni même le personnage féminin n’aient connaissance du véritable but du bourreau… ou de ses limites. Même si les relations perverses abondent par camions entiers dans les nombreuses productions de la Nikkatsu (on pourrait même parler de norme), rares sont celles qui évoquent autant la choquante trivialité du divin Marquis. L’avilissement du corps passera par l’évocation sans détour de la scatophilie, en particulier durant une scène de lavement où les sphincters se relâchent dans un mouvement épique et repoussant. Monstrueux (et aucun doute n’est entretenu là-dessus!), le personnage principal ne cherche pas à investir le corps d’une inconnue mais celui de sa propre femme, qu’il entend posséder à force de punitions et de ligature alors que celle-vit une dépossession de son corps… du moins, le croit-on, en premier lieu. Quand le mari abusif manque de perdre sa femme objet, violée telle une Justine malchanceuse lors d’une de ses innombrables tentatives d’évasions, d’étranges sentiments refont surface. Le frémissement de la perte devra se sceller par un nouveau mariage où l’épouse subira les derniers outrages en tenue traditionnelle. Et l’intervention d’un couple de jeunes gens, innocents, malléables et niais comme les adorent les grands sadiques peuplant l’univers de Sade, va propulser alors la femme punie de l’autre côté du miroir.

Si le motif de l’éducation sadienne est un grand classique des cochonneries made in Nikkatsu, Konuma y ajoute une surprenante piste de réflexion: décrivant les femmes, au détour d’un dialogue a priori anodin, comme des créatures effrayantes, le bourreau s’enfuira vers d’autres horizons, laissant sur son chemin une masochiste accomplie et rayonnante. Ravie et empaquetée de liens, Naomi/Akiko susurre à un témoin offusqué: «comme c’est amusant, peut-être qu’il a maintenant peur de moi…». Sur cette voie, le désir nippon (et pas seulement) d’emprisonner la femme et de la noyer de cordes semble naître de l’envie de contenir un féminin inconnu. En guise de point d’exclamation, le sourire de Naomi Tani consacre la femme maîtresse de son désir comme la plus grande terreur de l’homme médiocre.

Titre original: Ikenie fujin. Réalisation: Masaru Konuma. Scénario: Yōzō Tanaka. Musique: Taichi Tsukimizato. Photographie: Masaru Mori. Japon. 71 minutes. Date de sortie: 1974. Avec: Naomi Tani, Nagatoshi Sakamoto, Terumi Azuma, Hidetoshi Kageyama…

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