[UNDER THE SKIN] Jonathan Glazer. 2013

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Raconter une odyssée sexuelle comme une odyssée spatiale, c’est le beau programme de ce très chaos Under the skin où une extra-terrestre séduit des hommes de passage pour les perdre (du moins, dans la première partie). Après Nicole Kidman dans Birth, le réalisateur Jonathan Glazer plonge une nouvelle star Hollywoodienne dans des eaux noires. En l’occurrence, Scarlett Johansson dans des limbes Écossaises, diamant dans la nuit de ce film expérimental-sidéral-fondamental-total-séminal…

PAR ROMAIN LE VERN

A la base, il y a un roman homonyme de Michel Faber, racontant la trajectoire à la fois prosaïque et bizarroïde d’Isserley, bombasse mutante aux lunettes épaisses et à l’aguichante poitrine qui sillonne les routes Écossaises au volant de sa Toyota rouge, en quête d’autostoppeurs mâles, jeunes, grands, musclés. Le livre, cynique et assez drôle au fond, dessine en creux une fable satirique sur notre société de consommation, du travail à la chaîne, du profit.

Le réalisateur Jonathan Glazer a repris le concept pour proposer quelque chose de différent, de taiseux, d’atmosphérique, de beau-bizarre. Under the skin est un projet-fantasme qu’il a entretenu pendant 10 ans. A la base, il était question d’autres actrices avant Scarlett (de Eva Green à Megan Fox) et même question d’un couple, un homme et une femme, et l’homme devait être Brad Pitt.

Situé dans la même Écosse belle et dangereuse, humide et sauvage que dans le roman, son troisième film, conçu comme un conte moderne pour adultes, questionnant le désir et l’identité avec une infinie cruauté, s’accroche à l’errance de Scarlett Johansson en brune sexy aux lèvres pulpeuses qui séduit des hommes dans les bars ou à bord d’un van. A son contact, les hommes sont foudroyés, dissous dans le silence des ténèbres.

Glazer met en scène la disparition d’hommes entraînés dans une mer de laque noire dans laquelle ils s’enfoncent doucement tandis que l’alien se déshabille devant eux. Johansson rappelle les nymphes envoûtantes, ces créatures mystiques aux secrets impénétrables, comme une dame du lac qui noie les hommes. A chaque fois, on entend la même musique, ritournelle mortifère. Des violons stridents accompagnent la menace sourde.

On est loin des conversations du roman. On n’a droit qu’à quelques phrases, parfois répétées : « Vous avez une famille? Vous allez retrouver quelqu’un? Montez, je vous dépose« . L’alien Johansson n’a que quelques mots à son vocabulaire et à fournir à des mecs esseulés qui connaîtront tous (ou presque) le même sort funeste, de la petite à la grande mort. Glazer l’avoue lui-même : « L’Écosse se prêtait parfaitement à un sentiment d’étrangeté. Et le peu de dialogues se justifiait pleinement : l’intention des scènes et le comportement du personnage sont suffisamment limpides pour éviter les longues tirades« . Il joue sur la répétition et la sérialisation des actes, des événements, des séquences.

Progressivement, Glazer déglace cet univers, casse l’opacité jusque-là maintenue. Comme un film pulsionnel, tout en noir et blanc qui soudain se teinte de couleurs. Il épouse le regard d’une extraterrestre sur notre humanité. Au fil de ses rencontres, l’alien va décrypter l’âme des humains en les observant, en cherchant à savoir ce qu’ils ressentent lorsqu’ils mangent ou font l’amour. Des scènes tournées à Glasgow avec des quidams sont passionnantes parce que lesdits anonymes ignorent la présence de la star Johansson (au même titre que les humains ignorent la menace silencieuse de l’alien), qu’ainsi l’extraordinaire et l’ordinaire se confondent; et qu’en adoptant un point de vue d’alien, Glazer parvient à décrire notre étrangeté. Son tournage-guérilla s’inscrit totalement dans cette logique ordinaire/extraordinaire du happening lorsque par exemple le réal prend le risque de cacher des caméras à l’intérieur du van de Johansson et de prendre au piège ceux qui « passaient par là« .

Puis arrive ce qui doit arriver, la mante-religieuse est prise au piège d’une découverte tardive : celle de ses émotions et donc de son humanité. Lors de son premier rapport sexuel, elle subira une secousse inédite, et regardera son vagin avec une lampe de chevet. Quelque chose d’encore plus mystérieux que tout ce qui a précédé vient de se passer. Une détonation. Un orgasme. Aussi, dès lors qu’elle découvre la compassion (auprès d’un freak), le désir (auprès d’un homme) et donc l’amour des autres, elle deviendra humaine et elle aura peur – c’est ce qui la perdra.

On perçoit/comprend/avoue les limites d’un tel exercice (liquidation des repères narratifs usuels, suresthétisation, effets clippesques, au bord de la pose et la «bizarreté»). Pourtant, et c’est sa force, le film, si austère, si minimal, reste, agit, grandit ; bref, prend de la valeur « malgré nous ». Et le pire, c’est que ça ne sert à rien de se battre contre lui. La capacité à organiser des images inédites, le rythme somnambulique, le climat anxiogène, les visions d’un autre-monde, l’expérience métaphysique, le sens profond du conte moral s’avèrent plus forts que nous. Comment retranscrire avec des mots le sentiment d’angoisse qui nous étreint lors d’une scène – atroce – avec un bébé sur une plage? Comment suggérer que l’on aura du mal à revoir le film à cause de cette scène-là? Comment oublier les échanges de regard et les échanges de peaux, ces silences, ce visage caressé, cette main tendue, cette douceur inattendue, ce corps nu reflété dans un miroir, cette connexion organique et hypersensible avec le monde?

Tout l’intérêt de Under The Skin réside dans la radicalité propre au cinéma-guérilla devenue denrée rare, dans l’horreur nocturne et la beauté cosmique confondues, dans la mélancolie inhérente à l’errance solitaire, dans la lente dévoration des hommes par la mutante végétale comme suspendus à un dernier souffle, dans la fascination à regarder une actrice Hollywoodienne se perdre dans les limbes écossaises mythiques hantées par des créatures (le Loch Ness évidemment, nommément cité dans le roman), dans la volonté de réinventer le monde à travers des yeux vierges. Un voyage originel, virginal, avec une Eve d’ailleurs, où une actrice se donne comme jamais (ça aussi, c’est très beau) et un réalisateur pose des questions de cinéma et œuvre pour un «après-cinéma» demandant d’inventer sans cesse, ancré dans le réel le plus trivial tout en étant perché dans un ailleurs possible, la tête détachée du corps. Et puis, il y a cette fin, déchirante, où un simple regard dit tout, vraiment tout (la solitude, l’effroi, la séparation, l’éblouissement devant la beauté d’un visage et la déception devant la laideur des hommes) avec une infinie poésie et une incommensurable mélancolie. Du genre qui marque.

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