Comment ça, vous n’avez pas encore vu cette bourrasque chaos? Plus on y repense, plus Uncut Gems prend de la valeur: c’est le meilleur film des frères Safdie, dopé par un Adam Sandler au-delà des superlatifs.

PAR CHAOS BROS (GAUTIER ROOS & ROMAIN LE VERN)

On a beau être très très très heureux pour le carton de Parasite de Bong Joon Ho à la dernière cérémonie des Oscars; on n’en reste pas moins très très très déçus que Uncut Gems des frères Safdie ait été à ce point zappé (même si Adam Sandler et les bros se sont rattrapés avec éclat ce week-end lors des Independent Spirit Awards, le temps de discours hilarants). Bien sûr, on entend d’ici les méchantes âmes hurlant à notre branchitude voire notre inclinaison à Netflix. Les Safdie étant très appréciés par les professionnels de la profession, les plus rétifs à leur cinéma new-yorkais pur jus s’imaginent sans doute que ce genre d’assertion liminaire journalistique témoigne de la trop grande bienveillance de nous autres, ayatollahs de la critique, à l’égard des deux frères, rapidement estampillés fils spirituels de Scorsese et de Cassavetes. Sauf qu’il se passe bien un truc fou, “autre”, sauvagement chaos dans Uncut Gems qui, sans crier gare, se hisse clairement au-dessus dans leur filmographie. Un film “plein” comme on dit, aux nombreux détours, en mouvement perpétuel, dont la toute-puissance donne l’impression au spectateur lessivé, heureux comme moins, d’avoir littéralement mis les doigts dans une prise pendant deux heures quinze. Et qui s’impose encore comme un grand film Netflix – une phrase qu’on aurait jamais pensé prononcer il y a encore six mois.

Pour soigner la conjonctivite occasionnée par les films très inutiles sortis début 2020, il fallait ce cinécollyre puissant qui commence de façon fulgurante dans la chaleur étouffante d’une mine diamantifère éthiopienne (loin de New York donc) et qui s’achève en apothéose dans un trip intergalactique, dans les entrailles d’une pierre précieuse multicolore, avec un somptueux morceau mélancolico-dance de Gigi d’Agostino! Uncut Gems colle aux basques rutilantes de son héros matamore: un diamantaire qui a mis la main sur une pierre précieuse brute (la uncut gem du titre) venue d’Éthiopie. Un caillou d’une rareté exceptionnelle, de ceux qui peuvent changer une vie, d’autant qu’un célèbre basketteur ferait tout pour l’avoir. Mais rien ne va se passer comme prévu pour cet homme d’affaires (juif pratiquant, mari volage, joueur au-delà de l’excès) convaincu de pouvoir toujours se sortir de tout.

Avec ce personnage au bord du précipice, s’épanouissant dans le up and down de l’inconfort (au grand dam de sa femme, pour le plus grand bonheur de sa maitresse), Adam Sandler (qui a remplacé Jonah Hill) a beaucoup à voir avec les comédies qui l’ont fait connaitre au tournant du siècle, pas vraiment ce “rôle de rupture” évoqué ici et là chez nos confrères. Les Safdie Bros ont eu l’heureuse idée d’importer au coeur de leur polar fiévreux un corps burlesque, défini par son rapport pathologique au mouvement: toujours quelque chose d’engoncé lorsqu’il se déplace, toujours quelque chose de frénétique lorsqu’il est tenu de faire du surplace. Dans le sillage de son prédécesseur Good Time, parcouru par la même musique de Oneohtrix Point Never, Uncut Gems avance nerveusement sur la route impeccablement tracée par un duo devenu en 10 ans à peine ce que le cinéma indé peut produire de plus affuté: son histoire sur fond de diamants, de basket, de judaïté et de jeux d’argent sera celle de ces cabossages, accrocs, ruptures de rythme susceptibles à tout moment d’enrayer la machine. Ce peut être ce sas de sécurité défaillant à l’entrée de la joaillerie, calmant les ardeurs de personnages tous dopés par une hystérie matérielle, ou ce placard où Howard se réfugie pour surprendre le retour au foyer de sa maitresse (la bombe Julia Fox) et converser avec elle par texto.

Car tout pressé qu’il soit, il arrive à notre roi de l’esbroufe de cramer inutilement son temps: c’est probablement là que réside le génie du film, dans cette faculté d’arrêter l’horloge par à-coups, sans que les motivations de nos héros (qui sont en fait de grands enfants) ne fassent pleinement sens. Avec ses règlements de compte à la petite semaine, la naïveté voire l’inconséquence de ses personnages (cf. ce final où une décision primordiale pour l’intrigue semble s’être jouée sur un coup de tête) et son énergie volcanique, le film regarde clairement vers la cour de récré. On peut bien sûr y voir l’illustration d’un cinéma new-yorkais de rencontres, dans lequel on se soucie peu des étiquettes, où de la star (l’ancien basketteur Kevin Garnett et le chanteur The Weeknd dans leurs propres rôles) côtoie de l’acteur néophyte, repéré dans la rue, et où tous les personnages du Diamond District au coeur de Midtown Manhattan, jusqu’aux plus secondaires, vivent pleinement. Mais c’est aussi l’histoire d’un monde où les adultes font défaut.

L’autre raccord brillant avec le burlesque semble provenir d’un filon qui faisait déjà tout le sel du Roi de l’évasion de Alain Guiraudie (2009): un protagoniste principal soit en cavale – histoire ici d’échapper à ses innombrables créanciers – soit qu’on cherche à expulser du cadre: “Fuck you think this is?” lui assène en le repoussant l’un de ses collaborateurs à qui il réclame son dû, comme pour rappeler Howard à un principe de réalité qui n’adviendra jamais. En bien des points, Uncut Gems se frotte à la débauche scorsesienne (la virtuosité toute libidinale de Casino, les tracking shots des Affranchis…), un Scorsese qu’on retrouve d’ailleurs au générique crédité comme producteur exécutif. Sauf qu’ici le film refuse bien audacieusement le morceau de bravoure: c’est dans ses dérèglements et ses moments d’accalmie que ce bijou scintille le plus. G.R. & R.L.V.

SANDLER BRIGHT LIKE A DIAMOND

Lors des Independent Spirit Awards où Uncut Gems a remporté trois prix, Adam Sandler s’est révélé impérial. Il s’est moqué des autres candidats de la catégorie, qui “resteront connus à jamais comme les types qui ont perdu contre ce putain d’Adam Sandler” et, surtout, s’est magistralement payé les Oscars: “Ce soir, en regardant cette salle, je réalise que les Independent Spirit Awards sont les prix des meilleures personnalités d’Hollywood. Donc laissons tous ces connards permanentés prendre leurs Oscars demain. Leurs beaux petits looks disparaitront avec le temps, pendant que nos personnalités indépendantes brilleront pour l’éternité“. Avant de conclure: “Je veux vraiment remercier mes enfants d’avoir lu le scénario d’Uncut Gems et de m’avoir dit : ‘Papa, tu dois faire ce putain de film. C’est incroyable!’

LA REVELATION JULIA FOX

Julia Fox, 29 ans, incarne la sulfureuse maîtresse/employée prête à tout du (chanceux) personnage joué par Adam Sandler. Ancienne vedette de la scène des clubs new-yorkais, cette artiste/photographe, qui a été “dominatrice” dans une autre vie (rien à voir avec le sexe et la nudité, se défend-elle), irradie l’écran. Fun fact: elle a grandi en regardant les films d’Adam Sandler notamment Wedding Singer (Frank Coraci, 98) et ses amies d’école la surnommaient «Julia Guglia» en référence au personnage joué par Drew Barrymore.

MAIS C’EST QUOI LE MORCEAU DU GENERIQUE DE FIN?

C’est L’amour toujours, de Gigi d’Agostino. A écouter en boucle, jusqu’à la fin du monde.

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