Toute la rédaction a eu envie de tresser des lauriers à The Forest Of Love, de Sono Sion, disponible sur Netflix. Une merveille de cinéma chaos.

ROMAIN LE VERN: Pas besoin de secouer, la démence qui se nourrit d’elle-même prend une telle densité qu’on pourrait marcher dessus.
C’est l’une des plus belles provocations de l’année: sous couvert de produit Netflix, Sono Sion, ce cinéaste-poète japonais merveilleux travaillé par le spleen et le sexe, pulvérise le cadre étroit et signe avec cette histoire inspirée de faits réels survenus au Japon dans les années 90 (soit le récit romancé d’un leader charismatique conduisant ses ouailles sur un chemin étrange et macabre, de la dépravation jusqu’à la mort), l’un de ses meilleurs longs métrages. Et paradoxalement l’un de ses plus libres (la paradoxale contrainte qui autorise plus d’audace). Consciemment, Sono Sion convoque les thèmes de tous ses films les plus emblématiques (Suicide Club, Cold Fish, Love Exposure…), avec ses personnages fâchés avec les normes, son refus des codes comme des convenances, son humour dévastateur, son romantisme gore de dernière minute lavé de toute morale, sa mise en scène hyperstylée carburant aux mises en abyme et au plaisir simple de la fiction, son érotisme aussi libérateur que tragique, sa prédilection pour les points de vue féminins en butte à une société japonaise patriarcale et, surtout, son écheveau manipulateur où rien n’est jamais ce qui semble être. Il clame aussi – et ce parti pris nous va droit au cœur – sa foi sans faille dans l’intelligence du spectateur. The Forest Of Love est une véritable quintessence de cinéma-chaos, où les corps s’enflamment mais chutent. Une atomisation en règle du politiquement correct ambiant qui non seulement rassurera les fans de son auteur sur la vitalité de son art mais surtout enchantera les profanes accros à la célèbre plate-forme, on l’espère ravis de découvrir un cinéma autre. Pas besoin de secouer, la démence qui se nourrit d’elle-même prend une telle densité qu’on pourrait marcher dessus. R.L.V.

JEREMIE MARCHETTI: Forêt du chaos. Mais de l’amour? Oh non.
Alors qu’on s’attendait tout au plus à une curiosité avec cette alliance entre Sono Sion et Netflix, voilà que le bonhomme redouble de rage punk, retrouvant toute la hargne qui gonflait sa fameuse hate trilogy Cold Fish/Guilty of Romance/Love Exposure qui dégommait à qui veut bien l’entendre tout ce qui bougeait sous le radar. Les lycéennes suicidaires, les barrières méta qui voltigent, les sorties zulawskiennes, l’immoralité ambiante, le gore cracra, le lyrisme échevelé: Sono Sion ressasse ses motifs mais le fait à merveille, dans une sorte d’escalade meurtrière en trompe l’oeil, réfutant toute l’innocence du monde comme un Marquis de Sade tokyoïte. Séance d’électrocution en famille et Canon de Pachebel chanté à fond les ballons: on souffre, on rit (un peu), on s’étouffe, on crépite. La cruauté comme état du monde, où les derniers seront les premiers. Forêt du chaos. Mais de l’amour? Oh non. J.M.

MORGAN BIZET: Un Sono Sion pour la génération Netflix
Découvrir les nouveaux films de Sono Sion en 2019 est devenu un exercice moins complexe qu’il y a 10 ans. A l’époque où Pirate Bay était le seul moyen de satisfaire le spectateur en mal de Sono Sion, on se remémore avec nostalgie du bref enthousiasme post-Love Exposure de la cinéphilie française qui permit une distribution dans les salles de Guilty of Romance et The Land of Hope. Ou encore les sorties DVD de Why Don’t You Play in Hell? et Tokyo Tribe. Pourtant, en parallèle, Sono Sion a réalisé deux fois plus d’œuvres restées inédites en France, mise à part la traditionnelle projection à l’Étrange Festival devant un public de passionnés. Voir arriver un nouveau projet du plus punk des réalisateurs japonais sur la plateforme de streaming préférée des Millennials, Netflix, tenait autant de l’hérésie que de l’heureux évènement. Hérésie car la nature même de l’art de Sono Sion, nihiliste et profondément chaotique, est à des lieux du géant du streaming, monstre capitaliste qui absorbe, avale, toute œuvre filmique, sérielle qui croise son chemin. Même s’il faut se rappeler que le cinéaste s’est parfois acoquiné avec des majors, notamment la Toei pour Exte, et plus récemment Amazon Prime Video pour sa série Tokyo Vampire Hotel. Il tournera d’ailleurs prochainement son premier film américain avec Nicolas Cage et Imogen Poots, Prisoners of the Ghostand. De plus, Netflix est aussi une terre fertile capable d’attirer des super auteurs comme Martin Scorsese, David Fincher, les Frères Coen et Alfonso Cuaron afin de se construire une crédibilité artistique tout en assurant à ces cinéastes une totale liberté. Or, The Forest of Love semble avoir bénéficié de la même politique maison tant il ne ressemble à rien d’autre qu’à un film de Sono Sion.
Après les délires comico-horrifiques du milieu des années 2010 et la parenthèse théorique Antiporno, Sono Sion a tourné cette fois une sorte de film-somme, invoquant l’imagerie sectaire de Suicide Club, le style baroque et horrifique de Strange Circus, ainsi que la figure du fait divers et du serial killer qui rappellera l’exceptionnel Cold Fish – dont on retrouve l’interprète principal Denden, dans un rôle aux antipodes. Cependant, faire uniquement des analogies aux précédents travaux du réalisateur serait improductif, car The Forest of Love a sa propre identité et continue à dresser le portrait tordu mais lyrique du japon d’aujourd’hui. De plus, le film est parcouru d’un drôle de trouble véhiculé par le personnage du gourou pervers Joe Murata. Mythomane professionnel, adepte de pratique SM particulièrement violente, mais également artiste, chanteur et réalisateur, on ne peut s’empêcher d’émettre un parallèle entre ce personnage et Sono Sion. Créateur et leader du collectif surréaliste Tokyo GAGAGA, ce dernier est un artiste pluridisciplinaire émérite qui s’est amusé à jeter un voile de mystère sur sa vie personnelle, entre vérités et mensonges.
The Forest of Love est peut-être la meilleure porte d’entrée possible dans l’univers de Sono Sion. Voir débouler cette œuvre sur Netflix n’est donc pas si aberrant, et on ne regretta pas non plus sa transformation de série en un film de 2h30. Cette mutation ravive d’ailleurs un point essentiel du cinéma de Sono Sion qui affectionne les denses montages feuilletonnesques à la narration épisodique dont le point culminant restera les 4h titanesques de Love Exposure. Ne nous leurrons pas non plus, il y a peu de chances que les spectateurs et spectatrices de 13 Reasons Why et Riverdale vibrent pour l’art transgressif et excessif de cet obscur réalisateur japonais. D’ailleurs, la sortie en catimini du film ne laisse aucun doute à ce sujet. Néanmoins, le mariage impur entre Sono Sion et Netflix a au moins le mérite d’offrir la possibilité de regarder, partout, sur n’importe quel écran et en un seul «clic», une œuvre de ce cinéaste si précieux. Ce dont on ne pouvait même pas fantasmé il y a encore 10 ans, lorsqu’on attendait, avec désespoir, la fin de cet interminable téléchargement sur Utorrent. M.B.

THEO MICHEL: Direct dans mon top 3 2019!
Dans ce film-somme et synthèse (et, écrivons-le, chef-d’œuvre!), l’immense Sono Sion vient nous narrer l’embrasement du chaos. C’est en déployant son art paradoxal, où de l’euphorie nait l’horreur le plus noire, puis vient surgir l’émotion dramatique la plus triste, qu’ici, plus fort qu’ailleurs, l’alliance entre l’amour des êtres et la noirceur du comportement humain trace une forme d’apocalypse que Sono Sion sait puissamment maitriser. Et l’univers a beau s’écrouler, le spectateur ne peut que ressentir une telle jouissance paradoxale que de voir le film nous manipuler, nous faire chavirer, transpirer, trembler, pleurer. L’enchevêtrement des sentiments, des sens, des corps, de la réalité et du fantasme se mêle dans une étreinte passionnelle et cosmique qui vient travailler la loi de l’attraction, nous abandonnant à la pesanteur du monde. C’est ainsi que The Forest of Love, dont le titre dessine un beau terme synthétique de sa filmographie, ainsi que la beauté-dense du sujet, n’est d’autre que le portrait à la fois brutal et touchant de la société japonaise et du parcours d’un artiste profondément ancré dans son époque qui s’intéressa à la perte de sens du monde moderne. Appuyé en filigrane par l’histoire d’une pièce de théâtre tragico-moderne qui se joue sous nos yeux et d’un tournage qui se veut inspirer du film qui a lieu devant nous, Sono Sion narre l’histoire d’une création sous forme de tempête apocalyptique intime et romantique. L’histoire d’un bouleversement des astres où l’éclatement de la lumière de l’amour vient se battre avec les ténèbres du désir. Si le film est éprouvant, on en redemande volontiers. Avec Midsommar et Mektoub: my love – Intermezzo, mon top 3 de l’année est déjà désigné. T.M.

GUILLAUME CAMMARATA: Respirez un bon coup et aventurez-vous, quitte à vous perdre, dans cette étrange forêt de l’amour.
On ne guérit jamais vraiment du passé chez Sono Sion. De Suicide Club à Himizu en passant par Strange Circus et plus récemment Antiporno, les protagonistes ont, comme points communs, d’être des âmes tristes rongées par un passé qui interfère avec le présent. Et The Forest of love de se révéler dans l’œuvre du réalisateur un requiem sur les blessures induites par chaque vécu et sur l’incapacité à aller de l’avant. Ici, les souvenirs laissent des cicatrices sur le corps comme dans l’âme. Les tentatives pour s’en défaire sont vouées à l’échec et les mains tendues, autant de pièges destinés à amplifier les douleurs enfouies, quitte à en faire éclore de nouvelles. Le propos est sombre, le traitement radical mais comme toujours chez Sono Sion, les percées poétiques et humoristiques permettent de ne pas suffoquer devant autant de nihilisme infligé à des personnages destinés à vivre dans la douleur. Et ce n’est qu’au bout de cette folle histoire aux débordements gores presque plus tétanisant que ceux de Cold Fish que la plus tordue des vérités sera révélée au grand jour. Alors respirez un bon coup et aventurez-vous, quitte à vous perdre, dans cette étrange forêt de l’amour. G.C.

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