Un chat Ă  lunettes dĂ©tecte la vraie nature des gens qu’il croise. Quelque part entre la pantomime, la comĂ©die de mĹ“urs, la fable onirique et la blague de potache, un conte extraordinaire qui gonfle le cĹ“ur.

PAR ROMAIN LE VERN

Des forains mystérieux vont de ville en ville pour démasquer les fourbes et aider les justes avec les couleurs de l’arc-en-ciel. Un chat aux lunettes noires révèle la part secrète des habitants coincés dans leurs habits serrés et leurs conventions bêtasses. Dès qu’il ôte ses lunettes de star, le chat fait des ravages. Face à lui, la personne devient violette si elle est menteuse; grise si elle est voleuse; rouge si elle est amoureuse; jaune si elle est infidèle. Un conte philosophique étourdissant entre onirisme et farce.

Voilà le genre de film qui donne envie d’être raconté sur le mode du «il était une fois». Normal, nous sommes dans la sarabande surréaliste, colorée, naïve, utopique, ouverte et fermée par un ménestrel qui observe la ville du haut de la tour d’un château où il guide les touristes et présente les personnages. Il était une fois donc Un jour, un chat (Az prijde Kocour), film tchèque réalisé par Voljtech Jasny en 1963, produit par Ceskoslovensky Film, qui pourrait être une comédie musicale. Une comédie musicale qui use du Technicolor comme Minelli sans imposer de chansons niaises. Jasny ne conserve que le tempo, l’écume d’une mélodie, la saveur des notes pour que le spectateur apprenne à savourer l’essentiel, la simplicité d’une musique sublime (celle de Svatopluk Havelkaet) et se débarrasse in fine de ses préjugés superflus. Ça a le goût d’une comédie musicale mais ça n’en est pas une. C’est mieux que ça, à tous les niveaux. Ici, on voit pendant vingt longues minutes la présentation d’un village sclérosé, plongé dans un gris camaïeu, englué dans l’hypocrisie, où un directeur d’école coincé dans son uniforme rigide tape dans les mains lorsque son gardien ivrogne tourbillonne avec une cigogne empaillée, tuée la veille. Si bien que l’ivresse lui donne le tournis (la caméra virevolte en même temps que lui). Seul contre tous, Robert (Jan Werich, la révélation de l’époque), un instituteur qui apprend à ses élèves à respecter la nature, à caresser sa beauté, à voir dans leurs copies d’examens des choses qu’on ne voit pas ailleurs, à se révolter silencieusement contre le conformisme rampant.

Tout ça, c’est avant que la troupe de forains (un vieux magicien qui ressemble étrangement au ménestrel; Diane, une trapéziste au regard Hepburnien de velours; un chat mystérieux) débarque, en fanfare. Chausse les chaussons rouges de Powell. Fasse résonner une musique RoyAnderssonnienne des petits matins qui chantent. Exécute des tours de magie hallucinants. Propose un spectacle pacifique qui brocarde par des images et des métaphores à la Rimbaud tous les travers du petit village. Et enfin offre le clou du spectacle: le tour du chat Mourek qui enlève ses lunettes et colorie par son regard d’or les émotions indistinctes de tous les membres présents dans la salle. Les enfants se réjouissent qu’on donne aux êtres humains les couleurs de l’arc-en-ciel. Les adultes, divisés en rouge (les amoureux), en violet (les menteurs), en gris (les voleurs) et en jaune (les infidèles), s’obstinent à faire la grise mine et certains d’entre eux n’hésitent pas à lancer des pierres sur le chat magicien. D’autres succombent à une transe psychédélique et dansent pour faire swinguer l’absurdité de leur existence. Les jours passent, les hypocrites du village enfin révélés veulent traquer le chat et le réduire à l’état de cigogne empaillée. Pendant ce temps, Robert, l’instituteur, et Diane, la trapéziste, foudroyés par un simple regard, essayent de retrouver le chat avant les chasseurs.

Toutes les sĂ©quences colorĂ©es, comme celle oĂą Robert et Diane, tout rouges, paumĂ©s dans un rĂŞve devenu rĂ©el font des entrechats champĂŞtres, des parties d’échec oĂą des verres de vin remplacent des pions, sont sublimes. Elles transportent littĂ©ralement le spectateur, Ă©bloui par tant de lumière. Selon les rumeurs, il paraĂ®t mĂŞme que l’acteur principal Jan Werich, qui n’avait selon les docteurs plus qu’un ou deux mois Ă  vivre, fut guĂ©ri en faisant ce film et pu vivre quinze annĂ©es de plus. Dans le film, cette rĂ©volution des esprits stimule l’imagination des enfants qui refusent de devenir les adultes couards qui leur font la morale. Au fil du rĂ©cit, l’école, naguère dirigĂ©e par un directeur dĂ©positaire de la loi et de l’ordre, devient un lieu bohème de crĂ©ation oĂą l’hypocrisie et le mensonge sont stigmatisĂ©s. L’imagination et le rĂŞve, eux, sont cĂ©lĂ©brĂ©s. Vojtech Jasny qui a dĂ©couvert quelques annĂ©es seulement avant le tournage du film la rĂ©alitĂ© soviĂ©tique («ce n’était pas le socialisme mais un mensonge»), ausculte l’âme Tchèque, son patient malade compromis avec le rĂ©gime communiste, et continue ce qu’il avait commencĂ© avec ses premiers succès internationaux comme DĂ©sirs, en 1958. Au cinĂ©ma, on l’a vu naĂ®tre au dĂ©but des annĂ©es 50 oĂą il a commencĂ© comme scĂ©nariste pour Karel Kachyna (Le temps n’est pas toujours couvert et Les AnnĂ©es exceptionnelles). En 1957, il dirige seul Les Nuits de septembre d’après la comĂ©die de Pavel Kohout. Il a rĂ©alisĂ© Un jour, un chat après La Procession Ă  la vierge qui Ă©tait d’après un rĂ©cit satirique de M. Stehlik et remporte le Prix spĂ©cial du Jury au festival de Cannes.

Jamais auparavant il n’avait atteint ces qualitĂ©s d’épure. Après, non plus. CensurĂ©s, ses opus suivants (Chronique Morave, mes bons compatriotes, rĂ©alisĂ© en 1968) ne seront que des rĂ©ussites partielles. Cette annĂ©e-lĂ , Jasny quitte son pays natal, travaille pour la tĂ©lĂ©vision en Allemagne et en Autriche, et son retour au cinĂ©ma n’a lieu qu’en 1976 avec Le Clown, adaptation d’un roman de Heinrich Böll. Ses Ĺ“uvres d’après, comme Le suicidaire, ne parviennent malheureusement pas Ă  renouer avec le ton d’Un jour, un chat. ConsĂ©quence: Jasny quitte en plein milieu des annĂ©es 80 l’Europe pour les Etats-Unis et rĂ©alise un film pour enfants: La Grande terre des Nains (difficilement trouvable) et enseigne Ă  l’UniversitĂ© de Columbia. Après la «rĂ©volution de velours», il rentre Ă  Prague et tourne un dernier long, Pourquoi Havel?, en 1991. «Il faut ĂŞtre critique envers soi-mĂŞme, trouver et dire la vĂ©ritĂ©, ĂŞtre sincère», rĂ©pĂ©tait Jasny dans les interviews de l’époque. Alors soyons sincères avec lui: rien que pour le spectacle enthousiasmant de ce Un jour, un chat, disons-lui un grand merci.

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