[UN JOUR DANS LA VIE DE BILLY LYNN] Ang Lee, 2016

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Massacré par Sony lors de sa sortie dans nos salles en février dernier, Un jour dans la vie de Billy Lynn doit impérativement être vu, et revu par ceux qui, comme nous, l’aiment passionnément. Un vrai chef-d’œuvre maudit qui, surprise, gagne en puissance au gré des visionnages.

PAR PAIMON FOX

En 2005, Billy Lynn (Joe Alwy), un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie en Irak victime d’une violente attaque. Ayant survécu à l’altercation, il est érigé en héros, ainsi que plusieurs de ses camarades. Et c’est avec ce statut qu’ils sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader au pays… avant de retourner au front.

Au départ, tout le monde y croyait. Quelques années plus tôt, Peter Jackson avait été le premier à introduire la technologie High Frame Rate lors du tournage de la trilogie Le Hobbit, employant une cadence de 48 images par seconde au lieu des 24 habituels; Ang Lee souhaitait aller plus loin. Film en 4K, en 3D et en HFR à 120 images par seconde et par œil, Un jour dans la vie de Billy Lynn avait tous les atours d’une révolution.

Tourné à l’aide de caméras Sony F65, il a ouvert le New York Film Festival dans son format original, permettant à quelques chanceux de s’extasier devant le progrès technologique avant sa sortie US, en novembre 2016. Pour ceux qui y étaient, c’était «la meilleure expérience en 3D de leur vie». Certains précisant que la fluidité mais aussi la clarté délivrées par la paire de projecteurs Christie généraient une sensation de réalisme jamais vue. De quoi laisser imaginer qu’à l’ère de la 4K, la 3D deviendrait une exclusivité des salles de cinéma.

La suite est, hélas, moins glorieuse: non seulement le film dérange dans ce qu’il raconte mais surtout aucune salle aux États-Unis ne possède le matériel pour projeter un film à 120 images/seconde. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’en France, c’est le même souci. On n’a donc pas vu Un jour dans la vie de Billy Lynn dans des conditions optimales mais on l’a vu, c’est le principal. Même dans trois salles, pendant deux petites semaines.

Défoncé par la critique US, absence de reconnaissance aux cérémonies dorées… Pour qu’un simple film génère une telle hostilité, pour ne pas dire une telle animosité et ce en dépit de la présence derrière la caméra d’un réalisateur gentil Oscarisable (Ang Lee) et devant d’un casting sexy bankable (de Kristen Stewart à Vin Diesel), c’est qu’il y a forcément des raisons plus profondes, plus souterraines que le simple «j’aime/j’aime pas» d’usage. Dans ce cas précis, ce n’est pas tellement une question de sensibilité que de temps. Autrement dit, ce film, que personne n’a vu aux États-Unis et que personne ou presque n’a vu dans l’Hexagone, a le malheur d’arriver au mauvais moment. Au lendemain de la gueule de bois Trump, c’est trop tôt, trop dur à soutenir. Qui a envie de voir une charge anti-belliciste digne des brulots de Paul Verhoeven se moquant des Américains, de leurs valeurs patraques, de leur héroïsme bêta, de leurs shows spectacular spectacular? Personne, bien sûr. Parce que personne n’a envie de se regarder dans la glace et que les cinéphiles curieux sont une espèce en voie de disparition.

Pour donner une idée, les deux heures d’Un jour dans la vie de Billy Lynn, qui procurent l’impression de tout vivre en simultané, à l’aube de l’ère Facebook, se situent quelque part entre Abattoir 5 de George Roy Hill et Southland Tales de Richard Kelly. A bien des égards, le long métrage de Ang Lee appartient à cette famille que l’on chérit tant. Celle de films-monstres satiriques massacrés et géniaux se déroulant dans un cimetière de rêves américains. Pourquoi donc le rattraper de toute urgence? Parce qu’il y a quelque chose de générationnel là-dedans. Pas le simple fait qu’il saisit quelque chose de l’époque avec les sms qui apparaissant à l’écran ou les différents régimes d’image. Mais quelque chose du désabusement de se trouver dans une impasse au moment où l’on n’a pas encore commencé à vivre. Pour l’insaisissable Ang Lee, capable de Hulk et de Brokeback Mountain, qui a oublié d’être gentil. Pour sa mise en scène, pour ses effets de montage mélangeant passé et présent. Pour le concert des Destiny’s Child (qui a vraiment eu lieu). Pour les soldats produits qu’on laisse attendre dans les gradins et que l’on déplace comme des pions lors d’un show au gigantisme à gerber. Pour le pamphlet contre cette Amérique «Super Bowl» où chaque parcelle de célébrité, même éphémère, doit être exploitée. Pour la révélation Joe Alwyn (et son regard caméra foudroyant) et son personnage de Billy Lynn qui va tout connaître en une journée. Pour Kristen Stewart (et sa touchante discrétion de beauté ruinée). Pour Vin Diesel qui n’a jamais été aussi génial (et émouvant). Pour tous les acteurs-soldats au fond, qui appartiennent à la même famille et qui assistent médusés à l’horreur de leur pays devenus. Parce qu’ils préfèrent retourner se suicider façon chair à canon plutôt de moisir aux États-Unis parmi tous ces monstres. Parce qu’un vétéran héroïque de la Guerre en Irak ne peut masquer toutes les fautes d’une politique injuste. Dérangeant, hein? Vous comprenez mieux pourquoi personne ne veut que vous le voyiez. Alors faites-nous confiance: voyez-le.

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