Un célèbre biologiste perturbé commet plusieurs meurtres de fillettes en essayant inconsciemment de sauver sa fille infirme. Grand Brisseau, en avance.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Dans les années 80-90, Jean Claude Brisseau dans le cinéma français, c’est avant tout Noce Blanche (son plus accessible mais aussi celui qu’il considère comme le moins personnel) et De Bruit et de Fureur (le plus marquant). L’après, ce sont des films moins aimés (et moins réussis avouons-le), tels que L’ange Noir ou Les savantes du bon dieu. Plus loin encore, les films du scandale que l’on connaît. Et avant tout ça? Des petits films, courts ou pas, avec lesquels il sera remarqué par Les film du Losange. À revoir Un jeu brutal, qui porte définitivement bien son nom, on se demande pourquoi les cinéphiles ne se sont pas plus intéressés à ce film inclassable, matrice de la filmographie à venir de Brisseau. Et si vous cherchez un sujet chaos, vous serez servi: un biologiste paranoïaque décide, sur les conseils de sa mère mourante, de retrouver sa fille, qu’il a laissé dépérir dans un institut en raison de sa paraplégie. Il entend alors l’éduquer à sa manière, ce qui implique de l’enfermer et de la priver couramment de nourriture dans une maison au milieu de nulle part. Et quand il n’est pas là, le padre très radical s’en va égorger des enfants dans un but mystérieux. Un beau moment en perspective.

À la stature monolithique et pesante de Bruno Cremer va se substituer alors le minois de Emmanuelle Debever dans le rôle d’Isabelle, l’adolescente handicapée et méchante, qui rêve de faire exploser les gens et torture sans arrêt les insectes. Dans un état quasi sauvage, la voilà propulsée dans la maison ensoleillée de son ogre de père, livrée à une douce institutrice aux méthodes parfois curieuses. Bientôt, les traits de la jeune fille vont s’adoucir, son comportement va se tempérer: plus que la violence, c’est la découverte de la nature, du plaisir et l’amour qui vont lui offrir une autre facette de la vie. Un prince charmant arrive, puis s’en ira. Isabelle ne sera plus la même.

Quand on vous dit que les futurs films de Brisseau sont lĂ , c’est vrai : on y retrouve le mĂŞme apprentissage de soi, le mĂŞme rapport Ă  la nature, le mĂŞme passage de la tempĂŞte au calme, le mĂŞme appel Ă  la mĂ©ditation que dans CĂ©line, avec un rĂ´le quasi identique de Lisa Heredia Ă  l’appui. Les rapports parentaux chaotiques ou une courte sĂ©quence de saccage adolescent Ă©voquent dĂ©jĂ  De Bruit et de Fureur, et que dire du regard sur les corps, fĂ©minins mais pas que, annonçant les turpitudes charnelles de Papy Brisseau. Mais Un jeu Brutal n’est pas qu’un simple brouillon: l’auteur y dresse un tableau de l’anti-manichĂ©isme du monde, de la cruautĂ© de la terre, de ce qui y grouille et de l’équilibre parfait et terrifiant de notre univers avec un trouble savant, passant du thriller mystique et sanglant au rĂ©cit d’apprentissage en un tour de main. Encore aujourd’hui, une vraie perle noire Ă  rĂ©habiliter de toute urgence.

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