[CRITIQUE] ULTRA RĂŠVE de Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico

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Ultra-rêve, c’est le rêve total, le rêve cinéma, le rêve fantasme, ou comment ultra-rêver trois fois avec trois coup de cœur chaos, trois sons de cloches, trois (ou plutôt quatre) figures dont ne peut plus se passer. Au coeur de l’été chaud et aride, ils arrivent et s’infiltrent dans nos cerveaux, nos coeurs et nos pantalons. Brise chaos dans les cinémas. Comme un avant-goût très doux, After School Knife Fight (le premier des courts présentés sur les trois) ne ressemble, quitte à vous décevoir, pas du tout à ce que le titre laisse entendre. En réalité, le duo Poggi/Vinel (dont on attend le premier long Jessica Forever avec impatience) signe sans doute leur film le moins offensif, le plus «simple» disons, après les ballades plus transgressives que représentaient Tant qu’il nous reste des fusils à pompe et Notre héritage. Loin des adultes, loin des yeux, loin de tout, des teens tournent la page de leur amitié et de leur amour autour d’une dernière répétition. Plutôt que le choc visuel, le duo triture la nostalgie gravée en chacun de nous, comme du John Hughes abrasif et champêtre. On débute léger, mais les pieds commencent déjà à décoller le sol.

Au tour des Îles de Yann Gonzalez, où cette fois, l’on plonge littéralement sous les draps. Un couple qu’on imagine arraché d’un tableau de Pierre & Gilles s’aime et se dévore des yeux dans une chambre noire. Dans Les rencontres d’après minuit, le sexe passait avant tout par les mots: là on passe à la vitesse supérieure, avec des membres turgescents et des corps qui se visitent. Pas bêtement rétro, la plastique old-school, en plus d’être un délice de tous les instants, fixe Les îles littéralement hors du temps. On retrouve cette sensation de fraîcheur et de transgression qu’on pourrait avoir devant un porno ricain des 70’s – quand tout ressemblait à un songe sexuel et pas encore à une sex tape – ou à certains classiques décadents de l’eurotrash. Ces «îles», ce sont des sexualités et des tableaux que l’on traverse. Jeunesse du stupre, de la beauté, du spleen. Un monstre surgit (serait-ce la peur ? La mort? La maladie?), concocté alors par messires Bertrand Mandico et David Scherer (maquilleur fx number one en France): à la surprise générale, les protagonistes apprendront à l’aimer plutôt qu’à le chasser. L’amour, l’amour, toujours l’amour chez Yann Gonzalez: amour trans, poreux, seul ou à plusieurs. Hédonisme mélancolique jusqu’au bout de la nuit. Et puis il y a Sarah Megan Allouch – qu’on aurait rêvé de voir dans un Borowczyk – que l’on voyait justement dans Notre Héritage du binôme précédemment cité, jeune créature déambulant sur un fil, spectatrice, écoutant le désir des autres pour réveiller le sien. Évidemment, tout ça est trop court, on en veut plus. Cependant, là où les précédents travaux de Yann Gonzalez culminaient sur une promesse, une explosion, une libération ou une déclaration, Les îles se teinte plutôt d’une tristesse post-coïtum. On trinque à nos fantasmes lointains, à nos amours, à nos désirs, à nos larmes. Tchin.

Cette fois, nous dormons, dans des draps mouillés bien sûr, et nous voilà loin. Un écho : ULTRAPULPE ULTRAPULPE ULTRAPULPE. Les mots surgissent et font claquer les lèvres. Promesse de fruits, d’entrailles et de jus. Promesses des promesses. On était à peine remis des Garçons sauvages de Mandichaos qu’il revient pour un moyen-métrage qu’on aurait pu prendre instinctivement comme une pause rigolarde ou un épanchement récréatif. Si de divertissement il s’agit, il a plutôt bon dos: Ultra-Pulpe décuple littéralement les sensations ressenties devant son précédent film, quitte à larguer les esprits les plus cartésiens. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous. Tourné dans un petit coin de Bretagne qu’on oublie à force de flouter les frontières entre le studio et le réel, comme si ni l’un ni l’autre n’existait, ce court long comme il faut nous pousse entre les baisers clignotants de Joy d’Amato, réalisatrice de série Z, et Apocalypse, maîtresse et muse aux faux airs de Sylvia Kristel qui voudrait signer la fin de leur contrat d’amour et de cinéma. «Embrasse-moi, avant que tout explose». Alors Joy lui parle, conte, fabule: entre l’anthologie et le rêve élastique, des actrices et leurs histoires s’empressent devant la caméra, sans que l’on sache ce qui est fiction ou invention.

Qu’importe puisque Ultra-Pulpe est un fantasme de fantasme, où les plateaux de cinéma en carton-pâte se changent en mappe-monde du bizarre où tout est possible. Platform-shoes égarées sur Mars, borne d’arcade spongieuse que l’on humecte, chantilly goûtée du bout des doigts, vomi acide ou cyprine verte: le catalogue Mandico déverse des visions à l’envers, entre le casse-tête baroque à la Greenaway et les cauchemars sexy de Rinse Dreams. Dans ce cosmos papier mâché, la SF tient plus des couvertures 70’s de la collection Présence du futur ou des bandes-dessinées d’Elvifrance, regardant aussi sous les jupes du cinéma bis, retrouvant le plaisir du caoutchouc, des hommes singes, des monstres croqués et croqueurs, des planètes baveuses et Bavesques: on y récite même la filmo de Joe d’Amato comme un mantra aphrodisiaque. Sur le podium s’invite les muses du cinéaste (Elina Löwensohn et Nathalie Richard) et quelques garçonnes sauvages (Lola Creton, Pauline Lorillard, Vimala Pons) évidemment dans l’antithèse de leur habits tomboys: comme au temps de la période française de Zuzulawski, on les voit envoûtées par une logorrhée divine, zigzaguante, sublime, au pire hilarante ou insolente. Car ce fils de pulpe de Mandico ne lésine pas sur l’autodérision («Science-fiction? Science-nichon oui!») et la légèreté, tout en ayant une foi inébranlable dans ses images et son lyrisme pop. Tout ici nous agite, nous secoue, nous ébranle : l’envie de sourire et de pleurer en même temps. Nous sommes ultra-pulpés. «Le cinéma est un singe aux yeux lumineux qui griffe quand il caresse». Nous voilà réveillés de l’ultra-rêve, ébouriffés. Une seule chose à faire: se rendormir pour le retrouver.

JEREMIE MARCHETTI

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