Rainer W. Fassbinder, Lars Von Trier, Gus Van Sant, Werner Herzog, Andy Warhol, Michael Bay, Madonna, Pamela Anderson… Sérieusement, est-ce encore nécessaire de présenter Udo Kier? Ce papy trash décadent que tout le monde pense fou et qui, en fait, est atrocement normal! TOTAL CHAOS!

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Peut-on dire que Chair pour Frankenstein et Du sang pour Dracula ont lancé votre carrière?
Udo Kier: Tout à fait. J’ai rencontré Paul Morrissey en Allemagne lorsqu’il était venu présenter sa trilogie Flesh, Trash, Heat. A la fin du tournage de Chair pour Frankenstein, il m’a proposé de jouer Dracula dans Du sang pour Dracula. Seulement, là, il m’a demandé de perdre 15 kilos en 15 jours. J’ai fini en loque, mais ça valait le coup. Par la suite, il était hors de question que je devienne le nouveau Christopher Lee ; du coup, j’ai décliné les propositions de la Hammer.

Pourtant, vous jouez dans Suspiria, de Dario Argento, en 1977…
Udo Kier: Argento m’avait précisé que j’aurais un petit rôle, mais essentiel à la compréhension de l’intrigue. Effectivement ! Mon personnage apparaît quelques minutes mais il explique tout ce que l’on ne comprend pas.

Comment l’icône d’Andy Warhol se retrouve par la suite dans Histoire d’O (1975)?
Udo Kier: J’étais venu à Paris pour la première de Chair pour Frankenstein et j’ai passé la soirée avec Roman Polanski. Une fois la projection finie, nous nous sommes rendus dans un night-club et là-bas, Just Jaeckin me branche sur son nouveau projet. Je l’arrête direct : il était hors de question que je participe à un porno. Polanski suit la conversation et, une fois que Just nous quitte, me dit que je suis fou de refuser. C’est à cause de lui si je l’ai fait. Aujourd’hui, le résultat est désuet, mais je conserve un formidable souvenir du tournage…

Puis vous enchaînez d’autres films érotiques comme Spermula (Charles Matton, 1976)…
Udo Kier: Peu de temps après Du sang pour Dracula, j’ai reçu un appel de Charles Matton qui me voulait dans son nouveau film. D’emblée, je lui demande comment ça s’appelle, il me répond: SPERMULAAAAAA! Il m’explique que ce titre est une idée du producteur Bernard Lentéric qui voulait surfer sur le succès d’Emmanuelle et que, si ça ne tenait qu’à lui, ça se serait intitulé «L’amour est un fleuve en Russie» (prononcé en français). Hélas, le résultat s’est avéré calamiteux. Et en termes de pub, ce fut un échec : les bus refusaient de circuler en ville avec des affiches de Spermula!

A partir de là, vous avez développé une fidélité avec certains cinéastes, comme Rainer W. Fassbinder…
Udo Kier: Rainer et moi étions amis depuis l’adolescence. On passait notre temps à écumer les bars louches avec des gens saouls qui se roulaient par terre et vomissaient partout. C’était magnifique. Puis, nous nous sommes perdus de vue. J’ai ensuite appris qu’il était devenu metteur en scène, et il m’a proposé un rôle dans La Femme du chef de gare. Fassbinder m’a beaucoup appris, il m’a régulièrement pris comme acteur et même assistant réalisateur. Ses comédiens appartenaient à une troupe, comme chez Paul Morissey: ils se retrouvaient le soir et discutaient de la trame à suivre pour le lendemain. J’aurais tellement aimé jouer dans Querelle, son dernier film.

Un autre fidèle : Lars Von Trier. Il paraît que vous étiez vexé de ne pas jouer dans Antichrist…
Udo Kier: Ecoutez, Lars m’a annoncé qu’il allait tourner Antichrist à Cologne. Je lui ai dit: «Lars, tu ne peux pas me faire ça, je suis de Cologne, je dois jouer dans ton film! Qu’est-ce que la presse va dire?». En plus, il m’avait envoyé le scénario pour me narguer. Franchement, j’aurais bien doublé le renard, rien que pour cette phrase: «le chaos règne»! Je suis fier de figurer dans quasiment tous ses films, de Epidemic à L’hôpital et ses fantômes jusqu’à Melancholia. Et puis, c’est un ami. Je le soutiendrai contre vents et marées, même après cette tragique conférence de presse au Festival de Cannes. Et puis vous savez, je suis le parrain de sa fille! Elle n’était même pas née lorsque Lars et moi avons tourné Médée. Quand vous devenez vieux comme moi, vous réalisez que la chose la plus importante, c’est le temps. Et comme je suis de plus en plus casanier, j’évite de le dépenser inutilement.

Revenons au début des années 90. Gus Van Sant vous offre un rôle en or dans My Own Private Idaho…
Udo Kier: Gus m’avait découvert dans les films de Morrisey. Ensemble, nous avons construit le personnage de Mr Hans. My Own Private Idaho a été vu par beaucoup de directeurs de casting et c’est grâce à Gus si j’ai pu figurer dans Ace Ventura, Blade ou encore Armageddon. Michael Bay, qui m’avait dirigé dans des publicités, m’a dit : «Je vais te faire un cadeau. Tu vas coacher tous les acteurs de mon film, de Bruce Willis à Ben Affleck». Le programme, c’était «Une heure avec Udo». En plus, il m’a proposé de jouer un psychologue qui teste les personnages avant leur voyage dans l’espace. Steve Buscemi et Michael Clarke Duncan étaient les meilleurs. Qu’est-ce qu’on a pu se marrer !

C’est aussi grâce à My Own Private Idaho que vous êtes devenu le gourou de Madonna…
Udo Kier: Drôle d’histoire, ça aussi. Je faisais un shooting photo à New York, et mon agent m’informe que Steven Meisel souhaite me rencontrer. Il me présente à Madonna, une grande fan de My Own Private Idaho, qui préparait SEX, son livre sulfureux. Elle me voulait en mari décadent qui partouze dans les boîtes échangistes. Durant la séance, je demande à Madonna: «Jusqu’où je peux aller?». Elle me répond: «Jusqu’où tu veux!». J’ai proposé d’asperger de limonade les corps des mannequins pour que ça ressemble à de la pisse. Ensuite, elle m’a rappelé pour jouer les gourous dans le clip Deeper and Deeper. J’adore ce genre de femmes blondes et pulpeuses, comme Anna Nicol Smith, avec qui j’ai également fait des clips.

Et Pamela Anderson…
Udo Kier: Barb Wire était une expérience géniale! Tout le monde la haïssait sur le plateau mais moi, je la vénérais: quels beaux… cheveux! Je l’ai revue un soir chez mon meilleur ami, le photographe Benedikt Taschen. Pamela et moi étions à la même table. Pour rire, nous avions imaginé une nouvelle version de Frankenstein où elle jouerait l’assistante du docteur, habillée comme le petit chaperon rouge, et ramasserait des champignons au ralenti. Elle était d’accord. Je ne désespère pas de le faire un jour! Il faudrait juste trouver le nouveau John Waters, mais je ne sais pas s’il existe. J’ai bien travaillé avec un réalisateur allemand totalement fou, Viktor Schliegensief. Dans son United Trash, je joue le père d’un bébé noir qui a un vagin sur la tête. Après ça, vous pouvez tout faire.

John Waters, est-ce un rendez-vous manqué ?
Udo Kier: Nous nous apprécions beaucoup. Il m’a souvent reçu chez lui à Baltimore. Je n’oublierai jamais cette chaise électrique, qu’il avait utilisée à la fin de Female Trouble, trônant dans son couloir. Ce serait glauque chez n’importe qui, pas chez John! Combien de cinéastes ont fait manger de la merde à leurs acteurs? Remettez ça dans le contexte de l’époque: Divine a dû attendre que le chien fasse caca pour manger sa crotte. J’ai beaucoup traîné avec Divine, aussi. La première fois que je l’ai vu, il chantait devant des étudiants qui le huaient et pour se venger, il leur jetait du poisson. On me demande souvent pourquoi après My Own Private Idaho je n’ai pas sorti de single. Mais vous remarquerez que je ne chante pas, je parle avec une voix rauque…

Vous êtes mélomane ?
Udo Kier: J’aime tout, sauf le rap. Quand je suis seul, j’écoute Maria Callas et ça me plonge dans une tristesse inconsolable. Quand j’écoute La Traviata, j’ai l’impression de me tenir sur un balcon et de ressembler à Elizabeth Taylor bourrée.

Vous auriez été parfait chez David Lynch aussi…
Udo Kier: Le pire, c’est que ça a failli se faire. Il me voulait dans Twin Peaks, mais le début du tournage était trop proche de la fin de celui de My Own Private Idaho et je ne me voyais pas enchaîner. Il m’avait repéré par hasard un jour où je posais avec un éléphant rose en pleine rue pour un photographe. Il montait son film dans un studio à côté. J’aurais tué pour jouer l’homme en noir dans Lost Highway mais nous nous sommes manqués…

De même, dans les années 70, vous avez failli tourner dans l’adaptation avortée du Dune de Alejandro Jodorowsky.
Udo Kier: Exact. J’avais découvert son cinéma avec La Montagne Sacrée. Un éblouissement ! On se rencontre au festival de Cannes et il me propose de jouer Feyd-Rautha (NDLR. Interprété par Sting dans la version finalement réalisée par David Lynch) aux côtés de Salvador Dali et Orson Welles. Malheureusement, Jodorowsky dépensait trop d’argent et le producteur français, effrayé, a abandonné le projet. Gros, gros regret.

Vous en avez d’autres?
Udo Kier: Tellement… David Cronenberg ou même François Ozon. Ses premiers films, comme Sitcom et Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, étaient si «Fassbinderiens». L’astuce, c’est de connaître les grands cinéastes de demain à leurs débuts. Si on les croise trop tard, ils ont tendance à vous snober. J’adore tourner avec des réalisateurs jeunes. Il y a toujours un risque parce qu’on ne sait jamais ce que cela va donner. Parfois, vous lisez un scénario, vous devez attendre le temps qu’ils trouvent l’argent nécessaire pour monter le film et puis vous prenez le risque. J’ai tellement fait de films dont j’étais très content et tout le monde se foutait. J’ai fait par exemple L’ombre du vampire, de E. Elias Merhige. A l’origine, je n’y croyais pas trop parce qu’il n’y avait pas de budget. La réussite d’un film dépend de différents facteurs. Aujourd’hui, quand on fait un film, il faut faire attention à l’actualité. Sous prétexte que les États-Unis ont été agressés par des terroristes, les gens n’ont plus envie de voir des films avec des accidents d’avion ou autres. Passons. J’aurais aimé trouver des rôles moins borderline, aussi… On me prend pour jouer les vampires, les dandys, les cardinaux, les profs et les tueurs. J’ai travaillé avec tellement de gens artificiels, j’ai dû tellement jouer de rôles extrêmes. Mais les gens seraient surpris de savoir à quel point je suis atrocement normal dans la vie de tous les jours.

De manière générale, comment vous perçoivent les gens?
Udo Kier: Ça dépend les pays. Aux États-Unis, les gens sont tellement incultes. A Los Angeles, je suis incognito. A San Francisco, on me reconnaît pour Ace Ventura. A Paris, on me reconnaît, parfois. C’est en Allemagne que je suis le plus connu :une fois, un mec dans le métro me demande si je suis bien «l’acteur». Je lui réponds:«oui». Et il me sort «Mais qu’est-ce que vous faîtes ici?». Quoi? Je n’ai pas le droit de prendre le métro comme tout le monde? Quand on me croise dans la rue à LA, les passants me disent «Oh you are so evil» et cela me fait plaisir. Et puis tous ces films d’horreur ont beaucoup fait pour ma célébrité. Bizarrement, les afro-américains se souviennent de moi pour mon rôle de vampire dans Blade et me saluent dans la rue bien qu’ils ne connaissent pas mon nom.Je me souviens que pour le casting de Blade, j’étais entouré de mecs déguisés en vampire; je les trouvais crétins, je voulais partir… J’ai attendu des plombes, puis j’ai attrapé le réalisateur Stephen Norrington et je lui ai dit, énervé : «J’en ai marre d’attendre, donnez-moi ce rôle maintenant!». Trois heures plus tard, il me rappelait pour me dire que je l’avais. Je conserve aussi un souvenir humiliant du casting de The Dark Knight de Christopher Nolan. Tellement impersonnel que je suis sorti de là totalement déboussolé. Mais bon… je suis beaucoup moins susceptible qu’avant.

Vous deviez retrouver Jodorowsky…
Udo Kier: Oui, avec d’autres acteurs : Asia Argento, Jeff Bridges et Marylin Manson. Mais le film n’ayant jamais vu le jour, le producteur m’a dirigé vers My son, my son, what have ye done ?, de mon ami Werner Herzog. J’ai tourné avec Michael Shannon, Chloé Sevigny, Grace Zabriskie, Willem Dafoe… Très très drôle à jouer.

Mine de rien, vous mourrez souvent dans vos films.
Udo Kier: Récemment, à la télé, j’ai vu une émission consacrée à Drew Barrymore où elle avait choisi un extrait du Scream de Wes Craven dans lequel elle est la première victime. C’est la preuve qu’on est finalement plus marquant quand on meurt dans la scène d’intro puisque tout le monde se souvient de cette séquence. Sur les affiches du film, on pouvait voir son nom et sa photo alors qu’elle mourrait dans les cinq premières minutes.

Sinon, vous parlez combien de langues? Parce que depuis le dĂ©but, vous m’avez parlĂ© en français, en anglais et en allemand…
Udo Kier: Je maîtrise l’anglais parce que cela fait 20 ans que je vis aux Etats-Unis, je parle un petit peu français. En fait, je le comprends plus que je ne le parle. J’ai appris le français lorsque je (il parle en français) Henri Barbusse 32 Mardi Gras Saint-Michel pendant quelques années (il reprend l’anglais) je l’ai surtout appris grâce aux gens qui m’entouraient. Je parle un peu Italien parce que j’ai vécu cinq ans en Italie, un peu de grec aussi puisque j’ai travaillé en Grèce sur deux films il y a quelques années, et l’espagnol, je le comprends parce que c’est une combinaison entre l’italien et le français.

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