Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre.

Partie 2: «Is it future or is it past?»
Dale, enfin! On retrouve l’agent du FBI, le personnage emblématique de Twin Peaks. Contrairement, aux autres acteurs, Kyle MacLachlan a étonnamment peu vieilli. «Is it future or is it past?», demande Mike. Nous sommes confus. L’intérieur de la Red Room, immaculé, entouré des mêmes rideaux rouges qu’il y a 25 ans accentue le trouble. David Lynch, en grand illusionniste, nous fait croire que rien n’a changé. D’ailleurs, rien n’a changé pour l’agent spécial Dale Cooper, figé dans le temps depuis un quart de siècle.

Pourtant, il semble avoir oublié Laura Palmer, lorsque celle-ci vient à sa rencontre et lui demande s’il la reconnait. Il faudra qu’elle lui dévoile son âme (à travers un effet spécial époustouflant, où Laura Palmer retire son visage comme s’il s’agissait d’un masque), et qu’elle mime les mêmes gestes qu’à la fin de la saison 2 de Twin Peaks, en l’embrassant et en lui chuchotant à l’oreille, pour qu’il recouvre la mémoire. «Is it future or is it past?», ou plutôt «Is it Twin Peaks or not?», tant Lynch joue avec les apparences.

«doppelganger?»
Il est beaucoup question de doubles dans Twin Peaks The Return. Au-delà de Mister C, la copie négative de Dale Cooper, on croise toute une galerie de doppelganger, de doubles, parfois maléfiques. «The arm», ou plutôt «The Man from Another Place», anciennement joué par Michael J. Anderson, réapparaît dans The Return, toute fois sous une autre forme: un arbre électrique affublé d’une excroissance bavarde aux allures de tumeur. Il lui demande s’il se souvient de son «doppelganger». Lui-même possède son propre double maléfique, qui viendra perturber le retour de l’agent du FBI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Twin Peaks The Return n’est-elle pas elle-même le double maléfique (car plus radical, plus expérimental, plus intransigeante, plus Lynch) de la série originale? Le «doppelganger» est en tout cas la figure clef de la troisième saison, elle hante ses images et sa mise en scène. Les nombreux effets de flou, les surimpressions, tous ces artifices formels provoquent une division écranique. L’image se scinde littéralement en deux, produit son propre reflet, son propre double.

La maison hantée des Palmer
La maison des Palmer a toujours été associée dans Twin Peaks à quelque chose comme l’antre du mal. Depuis au moins Blue Velvet, David Lynch est devenu le maître de l’horreur domestique, transformant un pavillon en apparence paisible en une demeure cauchemardesque. Filmée en légère contre-plongée et de nuit, la maison des Palmer, modèle de réussite de la classe moyenne américaine avec sa façade blanche et ses colonnes, prend des airs de manoir hanté. Nettement moins décrépie que la maison des Bates dans Psychose ou la maison du diable dans Amityville, elle est rendue tout aussi lugubre et menaçante par la mise en scène et le sound design de David Lynch.

En pénétrant à l’intérieur, l’atmosphère pesante ne décroit pas. Le living room dans lequel Sarah Palmer s’était effondrée après avoir appris la mort de sa fille dans le Pilote de Twin Peaks est aujourd’hui aussi noir que son âme meurtrie. On retrouve Grace Zabriskie, toujours la meilleure pour incarner des personnages au seuil de la folie, assisse sur son canapé, en train de fumer, devant son écran de télévision. Invitation to Love, le soap parodique qui rythmait les deux premières saisons, a cédé sa place à un documentaire animalier extrêmement gore et oppressant. Des lionnes s’adonnent à la chasse d’un buffle, qu’elles dévorent ensuite dans un gros plan brutal. Les sons sont distordus, les rugissements rendus sourds et monstrueux. Le plan sur le visage de Sarah Palmer, impassible, avec en arrière-plan trois miroirs reflétant la battue en trois parties comme un triptyque de Francis Bacon, révèle la dégénérescence du foyer des Palmer. Un cadavre en décomposition dans lequel grandit un mal parasitaire.

«Ladies and gentlemen…»
Le Bang Bang Bar avait une place particulière dans les deux premières saisons de Twin Peaks. Espace de rencontre entre la plupart des protagonistes, c’était également dans ce Roadhouse qu’on apprenait l’identité du tueur de Laura Palmer. Dans Twin Peaks The Return, on y retournera souvent, presque à chaque fin d’épisode, pour une outro musicale. David Lynch invite des artistes dont l’esthétique se fonde parfaitement dans la diégèse de Twin Peaks. Nine Inch Nails (déjà apparus sur la bande son de Lost Highway), Au Revoir Simone, Sharon Von Etten, feront notamment leur apparition. La présence de Rebekah Del Rio et Julee Cruise, vues dans Mulholland Drive et Twin Peaks, ravivera l’intertextualité entre les œuvres du cinéaste, concevant un tout unique et cohérent: le Lynchland. En guise d’ouverture du bal, Lynch invite Chromatics à jouer un morceau à l’époque inédit, Shadow, dont les sonorités dream pop et les paroles («Shadow, take me down with you, for the last time») le lient à jamais à Twin Peaks.

«James has always been cool»
On a beaucoup palabré (à raison) sur la noirceur et la mélancolie de Twin Peaks The Return à sa diffusion. Pourtant, quatre ans après, c’est bien l’amour qu’on retient le plus. L’amour est partout dans cette troisième saison, à travers les rapports entre les personnages, et également dans le regard que porte Lynch sur eux. Faire de James Hurley – certainement le personnage le plus détesté de l’histoire de Twin Peaks – le premier a bénéficié de cet amour est hautement symbolique. Sorte de James Dean de pacotille, ce rebelle sans cause a malheureusement été la plus grande victime du départ de David Lynch à la moitié de la deuxième saison (il était parti pour la production de… Fire Walk With Me), et s’est mué en rebelle sans épaisseur.

James Marshall, son interprète, a certes perdu quelques cheveux et gagné quelques rides en route, mais il a finalement peu changé. Toujours affublé de sa veste en cuir, il fait son entrée dans le Bang Bang Bar comme s’il passait une porte temporelle. Même 25 ans après, il conserve ses yeux de rebelle au cœur d’artichaut. Il pose son regard à travers la foule dansante sur un groupe de femmes attablées, dont on reconnait parmi elle Shelly Johnson. Alors que certaines se moquent de lui («il est bizarre»), Shelly les contredit et lui rend hommage: «James est resté cool, il l’a toujours été». En une scène d’à peine quelques secondes, David Lynch réhabilite un personnage injustement haï. Les miracles de l’amour. [Twin Peaks: the return, épisode 3, vendredi 17 septembre]

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