[TU NE TUERAS POINT] Krzysztof Kieślowski, 1988

0
181

Si on attaque le cinéma de Krzysztof Kieslowski par la fin, c’est-à-dire par Bleu/Blanc/Rouge et La double vie de Véronique, on peut concevoir aisément l’homme comme un optimiste mélancolique, fasciné par les mystères de l’existence. À reculer de quelques pas, on serait pas loin d’y voir un parangon du cinéma achtung achtung (celui de Haneke, Seidl et consorts) mais avec un coeur. Un coeur triste, on s’en doute bien. Bien que mal perçu en Pologne, en raison des inclinaisons politiques très amères de Sans Fin et du Hasard, le réalisateur polonais a eu le feu vert pour Le décalogue, célèbre anthologie où il tisse enfin sa toile en devenir (de là à parler de Kieslo-verse…). Ce sera la version longue de l’opus Tu ne tueras point qui déchaînera les passions à Cannes et le fera découvrir en France (et partout ailleurs), débutant une longue histoire d’amour avec le public et la critique. À la manière d’un Possession pour Andrzej Żuławski, c’est autant un film-cauchemar qu’un virage essentiel dans sa filmographie, ce genre d’oeuvre qu’on oublie jamais et qu’on vit comme une pierre lancée au visage. Curieusement, on cite rarement le film aux côtés de Funny Games de Michael Haneke ou de Schizophrenia de Gerald Kargl dans les rangs de ses films qui ont osé dépassé certaines zones grises jusqu’au vertige. Peut-être aussi que par politesse, on préfère se souvenir de Kieslowski comme d’un homme qui préfère panser les plaies, plutôt que les ouvrir.

Comme son comparse Brève Histoire d’amour / Tu ne seras point luxurieux, qui gagnera aussi les salles dans sa version complète, Tu ne tueras point doit se voir uniquement dans sa version cinéma, le sens du détail de l’auteur de La double vie de Véronique se prêtant bien peu à la séance de coupe-coupe (qui va jusqu’à dénaturer la scène centrale du film). Dans une Varsovie filmée comme un tableau du fin du monde (le chef-opérateur Slawomir Idziak semble avoir pissé sur le monde entier et obstrue l’image de filtres étouffants), trois hommes qui ne se connaissent pas vivent leur vie chacun de leur côté: un chauffeur de taxi un peu rustre, un jeune garçon en pleine errance et un avocat tout juste diplômé. Quelques heures plus tard, le jeune homme tuera avec une sauvagerie sans nom le chauffeur et sera défendu par l’avocat débutant. Vermines humides et chat pendu: les premières images sordides enclenchent une petite mécanique de l’effroi qui ne lâchera jamais: la musique de Zbigniew Preisner, elle, traverse les événements comme le fantôme de l’inéluctable. Et lorsqu’on revoit le film, on blêmit en constatant que chaque geste et chaque décision s’enfoncent vers cet inévitable. Plus tard, Piotr l’avocat découvrira qu’il avait croisé son client assassin quelques temps avant le meurtre, et se demande s’il aurait pu y faire quelque chose. Et si la victime n’avait pas boudé deux clients et un poivrot ? Et si… et si… Comme il en est de coutume avec l’auteur, tout tient à peu de choses, comme ce petit caillou capable de provoquer le plus grand des chaos.

On a rarement filmé la mort comme Kieslowski, qui ne loupe pas une miette de l’innommable; pas par provocation, mais pour faire ressentir la lenteur et l’horreur d’une agonie, allant jusqu’à émailler la séquence de détails triviaux (un pied qui se tord, des dents qui tombent, une voix gutturale criant à l’aide…). Il en ira de même pour l’exécution du tortionnaire, qui ne cache rien d’une barbarie procédurière. Là où Véronique se connectait à nouveau dans son rapport à l’univers dans le plan final de La double vie…, l’avocat, plongé dans une terreur tristement banale, prend soudainement conscience de toute la tristesse du monde. Et nous avec. J.M. 

1h 24min / Drame
De Krzysztof Kieslowski
Scn Krzysztof Kieslowski, Kryzsztof Piesiewicz
Avec Miroslaw Baka, Krzysztof Globisz, Jan Tesarz
Titre original Krótki film o zabijaniu

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici