Dans son unique film, David Byrne se révèle un très attachant observateur des petites vies qui, sans le moindre jugement mais avec une vraie fascination pour la banalité, traverse un Texas imaginaire et fantasme des lignes de fuite.

True Stories est, au sens propre, un film extraterrestre. Qui reste comme un échec commercial pour son auteur, David Byrne, le leader du groupe new-yorkais Talkings Heads, ne rapportant que 2.545.000 $ aux États-Unis. Mais qui a été reconnu par la suite, comme tout film culte qui se respecte, pour ce qu’il était déjà à sa sortie: une merveille d’humanité.

Parce qu’il en avait envie, David Byrne s’est pris pour Orson Welles en célébrant la puissance vitriolée du faux. Un jour, en bon créatif à contre-courant, il a eu envie de réaliser un film à l’image de ses chansons, narrant plusieurs tranches de vie acerbes en forme de petits scénarios. L’expérience de Stop Making Sense, ce fameux concert de son groupe filmé par Jonathan Demme, l’a sans doute enjoint à passer derrière une caméra. Et bien lui a pris. Sous influence de Jacques Tati, de Chris Marker et de Wim Wenders, ce documentaire pop-art de True Stories fredonne la chanson d’une Amérique profonde, racontant en l’occurence l’effervescence à Virgil, bled paumé au Texas, où chacun se prépare à célébrer la fête de l’exceptionnel pour le 150e anniversaire de l’Etat.

En résulte un road-trip épatamment photographié par Ed Lachmann, décrit par son auteur «comme une émission de télé sous acide». Ce pourrait être une chronique polyphonique lourde où le très new-yorkais artiste regarde la ville très-texane de très haut; c’est simplement le regard miraculeux, souvent hilarant, d’un anthropologue à la rencontre de tribus exotiques. D’un extra-terrestre sur des gens accordés avec la norme et développant de sacrées névroses. Au hasard de ses pérégrinations, le narrateur fait ainsi des rencontres amicales ou hostiles: un nounours célibataire mélancolique (John Goodman, what else?); une femme permanentée clouée devant sa télévision; un informaticien sagace et sentencieux; une mythomane persuadée d’être à l’origine du Billie Jean de Michael Jackson; un politicien visionnaire; un prédicateur paranoïaque; un prêtre vaudou… Bref, des gens normaux qui ont tout d’exceptionnel.

On pourrait s’en foutre, alors que pas du tout. De la simple beauté des plans à l’ambitieux monde d’idées qui s’ouvre à nous, on est simplement comme des ravis de la crèche devant ce True Stories où tout est faux. Servant de guide habillé à la mode texane (chapeauté Stetson, chaussé santiags) au volant de sa décapotable rouge, Byrne capte l’absurdité comme la tendresse humaine avec une hypersensibilité des lieux et des gens, traque les manies absurdes, ouvre toutes les portes du possible. Le résultat fait penser à ces artistes excentriques que l’on imagine bêtement écouter ou fréquenter uniquement des artistes de sa veine et qui, en fait, avoue publiquement et sincèrement aimer la culture populaire. Et pour qui l’ennui existentiel n’est pas un problème, loin de là. Pour lui, la banalité est source d’émerveillement, ce qui se passe derrière les façades lisses et ripolinées, un sujet de fascination et on l’en rapprocherait volontiers de David Lynch pour cette vision du monde, fasciné lui aussi par les idiosyncrasies. C’est aussi une belle et noble définition de l’art, une manière de donner un peu de vie et de joie à la captation d’un monde de solitudes sur le point de changer, au carrefour du monde moderne. Un film humain, donc, entre enracinement au passé et projection futur. Quant à la BO…

Réalisation: David Byrne. Scénario: Stephen Tobolowsky, Beth Henley et David Byrne. Acteurs principaux: David Byrne, John Goodman… – États-Unis : Durée: 90 minutes – Sortie: 1986

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