[TROUBLE EVERY DAY] Claire Denis, 2001

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Rien n’est fait pour faire plaisir à l’œil dans Trouble Every Day afin de questionner notre solitude de vampires au sang bleu face aux images qu’on absorbe comme la solitude de n’importe quel mortel au sang rouge dans n’importe quelle mégapole.

PAR ROMAIN LE VERN

Shane (Vincent Gallo) et June (Tricia Vessey), deux jeunes mariés américains, viennent en voyage de noces à Paris. Shane se montre étrange, ce qui inquiète sa jeune épouse, et semble être désespérément à la recherche d’un scientifique, Léo (Alex Descas), qu’il a connu plusieurs années auparavant lors de travaux communs en Guyane. Léo vit désormais reclus avec sa femme Coré (Béatrice Dalle) qui souffre d’une pulsion obsessionnelle de relations sexuelles pathologiques violentes, allant jusqu’à l’anthropophagie, avec des inconnus, qu’elle «chasse» au hasard de ses évasions de la maison où elle est cloitrée par son époux. Léo tente dans le même temps de trouver un remède au mal de Coré, mal dont semble aussi souffrir Shane. Réussissant à retrouver la piste de Léo et Coré, Shane découvre cette dernière au faîte d’une crise et la tue pour la délivrer de sa maladie. Errant dans Paris, il retourne à l’hôtel où il séjourne, et succombera à son tour au mal dévorant qui l’infecte, en tuant une femme de chambre qui le hante depuis son arrivée.

On ne s’est jamais vraiment remis de Trouble Every Day, film d’amour fou, d’amour-monstre et de fureur anthropophage, de sexe et de sang. Où l’on s’embrasse goulûment. Où l’on se regarde. Où l’on baise. Où l’on se dévore. Où l’on se perd. Et qui donne envie de sortir une batterie d’adjectifs qui disent tout et son contraire: atmosphérique/cru/charnel/insoutenable/somptueux. En gros, c’est affreux mais c’est sublime.

Trouble Every Day prend les atours d’une sanguinolente immersion chez nos amis vampires modernes au sang froid, découlant dans la veine des films de vampires magnifiques hantés par le fameux «Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre» du Nosferatu de Murnau. Dans l’histoire du cinématographe, les réussites se comptent sur les doigts de la main: Les prédateurs de Tony Scott, Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow, Nadja de Michael Almereyda, The Addiction de Abel Ferrara etc. – une liste qui serait parfaitement actualisable avec Morse de Tomas Alfredson et Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch. Mais ce qui intéresse Claire Denis aux commandes de ce film de genre et ce qui rend Trouble Every Day singulièrement singulier, c’est le genre du film, à savoir la retranscription la plus exacte de la passion sexuelle et d’un amour exclusif. Rien d’autre n’existe que cette impérieuse envie d’embrasser, de baiser, de dévorer, de s’abandonner. Et l’ensemble de ressembler dans un premier temps à une ronde des sens. Une succession de bisous, de découpage, de suçage, de mordage pour fouiller dans les tréfonds archaïques du désir. Évidemment, ce serait sous-estimer sa viscérale mélancolie que de le réduire à «ça», même si ce «ça» n’est pas rien.

C’est aussi un film sur la fluctuation, sur l’inexorable sentiment de perte, gravement conscient que l’amour est beau sur le moment – un amour qui ne se résume pas aux fameux papillons dans le ventre – et que ce sentiment de sweet harmony ne dure pas éternellement, qu’il va falloir se quitter parce que nous sommes maudits. Oui, Baudelaire hante Trouble Every Day. Les Chants de Maldoror, aussi. Peut-être n’a-t-on jamais été aussi proche du film-oxymore, du simultanément beau/horrible, lumineux/sombre, faire l’amour/faire la mort. Un film de poète, tout de plaisir et de souffrance, comme il en existe peu au monde (Un chien andalou de Luis Buñuel, Un chant d’amour de Jean Genet, Crash de David Cronenberg, parmi les exemples connus). Et en cela un idéal romantique où, par exemple, une belle inconnue cannibale (Béatrice Dalle, mante religieuse à la bouche dévoreuse et à l’appétit insatiable) attire ses amants pour les perdre. Autour d’elle, le crépuscule fout les jetons. Cette nymphe, enfermée dans un pavillon de banlieue aux volets fermés par son mari toubib (Alex Descas), emprisonnée derrière une barricade, se révèle démon après l’orgasme et finit par «manger» un cambrioleur (Nicolas Duvauchelle) dont elle ne touchait que les doigts – ce dernier aurait dû se douter que Béa avait la dalle! Dans ce qui s’avère une pure transgression du désir par le crime, ça crie, ça saigne, c’est beau. Et le spectateur, lui, est bien seul, tétanisé, le corps envahi par la frousse.

Plus tard, une femme de chambre d’un hôtel luxueux (Florence Loiret-Caille, téméraire) est mordue par le double masculin de Dalle (le vampire Vincent Gallo), souffrant du même mal. Coré/Dalle cède à ses pulsions dans un désordre magnifique. Shane/Gallo, lui, les retient pour protéger celle qu’il aime (Tricia Vessey) et jouir du voyage de noces. Paris est leur destination et ce n’est pas un hasard : Shane/Gallo, jeune chercheur vivant sur la côte ouest des États-Unis, recherche secrètement un homme banni des laboratoires officiels (Descas) dont il fut l’assistant en Guinée sur des expériences visant à décupler la libido. Mais tel un junkie en manque, il ne résistera pas longtemps à l’appel du sang. De bien belles histoires de couples travaillés par le scandale organique. Quoi de plus évident que la nudité antique de Dalle et les yeux délavés de Gallo pour se perdre dans la nuit d’un désastre inouï? Quel casting incarne le mieux l’idée de contamination et relie de manière évidente et internationale Claire Denis à ses amis Jim Jarmusch et Abel Ferrara? Ne croyez pas que Claire ne fasse pas les correspondances que nous faisons, elle les fait et les revendique. De la même façon que dans sa filmographie ses comédiens chouchous (Béatrice Dalle, Alex Descas, Nicolas Duvauchelle, Michel Subor) évoluent comme des planètes. Ce n’est pas une question de snobisme mais bien des questions de sensibilités et donc d’artistes ayant en commun une détermination à envisager le monde avec le même regard poétique.

Ardemment défendu par la presse à sa sortie, Trouble Every Day n’en demeure pas moins cet objet beau-bizarre un peu sale, un peu renié, balayé d’un vulgaire revers de main sur le mode «c’était bien, ça, parce que c’était Claire». Eh bien, non, justement, ça dépasse totalement sa réalisatrice. Dans une transe impressionniste au romantisme désarmant, Denis filmait mieux que quiconque la crudité des désirs, la réalité comme un rêve, les corps toxiques comme des paysages érogènes et jouait aussi avec les codes d’un genre façon Jacques Tourneur, délesté de mythologie poussiéreuse comme de jugement moralisateur, affranchi d’effets trop spéciaux, épuré de toute grand-guignolesquerie. Film chavirant, chaos, Dandy, n’attendant plus rien du monde ni des autres, aux ciels rougeoyants, aux nuits tragiques et aux lumières silencieuses, cadré par Agnès Godard et rythmé par les accords des Tindersticks, captant le bouillonnement de la métamorphose, contemplant les ruines et les décombres. Puis, lorsque le cauchemar se termine, l’aube se lève. Les lumières de la ville se rallument. Il est six heures, Paris s’éveille. Et nous n’aurons plus jamais peur.

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